Tranche de vie d’un vidéophage

Mardi 8 janvier, cabinet du docteur Jean-Michel Biiiiiiiiip !, Grenoble. Dans la salle d’attente, le vidéophage s’attaque au Figaro Madame d’octobre 1998 après avoir abandonné la lecture de Femme Actuelle hors-série spécial Recettes de Fêtes 2003. Il dresse l’oreille en entendant le bruit d’une porte qui s’ouvre puis se referme dans le lointain, regarde sa montre et sourit : 10h précises. Il pose la revue fatiguée sur la table basse, compte mentalement jusqu’à quinze avant de se lever au moment précis où la poignée de la porte du bureau s’abaisse.
– « Bonjour mon cher.
– Bonjour, docteur Biiiiiiiiip !
– Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer… »
On dira ce qu’on voudra, mais les rituels c’est rassurant…

Le vidéophage s’allonge sur le canapé moelleux alors que le psychiatre prend place dans son éternel fauteuil en cuir fatigué. Après un temps, le praticien prononce la phrase magique :
– « Alors, quoi de neuf depuis vendredi dernier ?
– Et bien… Pfffff…
– Ah. Bon. Je vois… Vous bloquez toujours sur cette histoire de revue… »
Le patient tique et se racle la gorge. Le docteur soupire avant de se reprendre
– « … cette histoire de fanzine, je veux dire… »
Le vidéophage se détend d’un seul coup
– « Ben oui, docteur. Je bloque toujours. A chaque fois que j’arrive à écrire un bout de chronique, je suis persuadé que la machine est dégrippée et que ça va repartir comme en 14, mais non. Je commence à paniquer et mes vieux démons me rattrapent. D’abord, je n’ose plus regarder la pile de DVD en attente sur la table basse du salon, et puis je n’ose même plus y rentrer, dans le salon. Je culpabilise, et… Enfin, vous savez. Comme d’habitude quoi…
– Vous connaissez la règle, mon cher. Même si je connais la suite, c’est important de l’exprimer à haute voix…
– Pffff… Ben j’ose plus entrer au salon, donc, et je reste cloîtré dans ma chambre, sous la couette, et…euh… je lis…
– Et… vous lisez quoi… ?
– Ben tout ce qui me tombe sous la main. Des trucs bien, qui me serviront pour La Bibliothèque Interdite, mais… Aheum… d’autres livres aussi…
– Comme… ?
– Ben, par exemple, là je viens d’enquiller les 7 tomes d’Harry Potter et j’attaque… une biographie d’Indochine…
– … Mouchoir… ?
– S’il vous plaît… »

Le docteur biiiiiiiiip ! Attend patiemment que le vidéophage ait fini avant de relancer la conversation.
– « On en a déjà parlé, mon vieux. Si c’est trop dur, vous pouvez tout arrêter. Vous avez ce choix, rien ne vous oblige à sortir d’autres numéros de votre rev… euh… de votre fanzine…
– Oui, je sais, mais j’ai envie de continuer, moi ! Pour que ma grand-mère soit fière, et puis parce que je me sens tellement bien quand je tiens enfin la version test entre les mains…
– …mais… ?
– Mais ces foutus délais me bouffent la vie et me collent une angoisse indescriptible…
– … continuez…
– Ben dans l’édito, je donnais rendez-vous à mes lecteurs en décembre pour le second numéro, et je n’ai pas réussi à tenir la distance…
– Vous savez, quelques semaines de retard ce n’est pas grand chose au fond…
– Ben, là ça va être un poil plus long en fait… J’ai à peine commencé les premiers textes, même si je sais déjà ce que je vais mettre dedans…
– Et bien voilà ! Vous savez déjà ce que vous allez mettre dedans, et ça c’est positif ! Vous prenez le temps qu’il vous faut, comme ça, au lieu d’angoisser bêtement parce que vous avez du retard, vous y allez certes lentement, mais sûrement. Et surtout, sereinement. Ça tombe bien que ça ne soit pas une revue pour le coup. Avec un fanzine, rien ne vous oblige à respecter des délais.
– Mais j’ai peur de décevoir mes lecteurs fidèles et…
– Tututut ! Vous les prévenez, comme ça ils ne s’inquiètent pas, et croyez-moi ils ne vous en tiendront par rigueur. Et dans votre prochain éditorial, au lieu de donner une date pour le numéro trois, vous expliquez que la parution est, comment dire…
– …Aléatoire, docteur ?
– Oui, c’est ça ! Aléatoire !
– Merci, docteur biiiiiiiiip ! Vous m’avez enlevé une sacré épine du pied ! Sinon, la nuit dernière, j’ai fait un rêve avec Barbara Bach et Alice Arno, et nous étions tous les trois dans le lit de ma grand-mère, et…
– Ah, désolé mon cher, mais la session est terminée. On en reparle vendredi ?
– D’accord docteur, on en reparle vendredi.
– Et bien, je vous dit à vendredi. Pour le règlement, carte bleue ou espèces… ?
– Euh… Vous prenez toujours pas les tickets-restaurant… ? »
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– « Ben dis donc, t’en mets du temps pour acheter une demi-baguette sans sel et deux éclairs au chocolat. Tu serais pas allé faire un tiercé au Balto des fois… ?
– Mais non mamie, tu te fais des idées ! Et pis franchement, le tiercé… Avec la crise, vaut mieux jouer à euromion, parce que quitte à perdre, autant perdre beaucoup !
– C’est drôle, j’ai l’impression que tu mets toujours plus de temps le mardi et le vendredi pour revenir de la boulangerie…
– Euh… en fait… Voilà, j’ai croisé… euh, Ben… Oui, j’ai croisé Ben en sortant et on a parlé cinéma…
– Mouais… toi, tu me caches quelque chose. Tu sais pourtant que le mardi et le vendredi, faut pas traîner à table parce que j’ai mes activités de 13h30.
– C’est quoi déjà, tes « activités de 13h30 » ?
– Ben, euh… le mardi, c’est… euh… aquagym, et le vendredi, c’est… euh… coiffeur… ?
– Ouais, bien sûr… A partir d’aujourd’hui, je propose qu’on se lâche mutuellement les grelots sur nos ‘activités secrètes’ du mardi et du vendredi… Bon, allez, j’ai la dalle moi et il a l’air goûtu ce bourguignon…. »

 

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