Star Trek – Sans Limites… Un grand bond en arrière ?

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En sortant du multiplexe qui diffusait le dernier Star Trek en VO – mais en 3D dégueulasse, on peut pas tout avoir –, je ne savais pas sur quel pied danser. Il y avait tout un tas de choses sympathiques et il remportait haut la main la palme du blockbuster étasunien le moins couillon de l’été, mais quelque chose me dérangeait sans que j’arrive à mettre le doigt dessus. J’ai donc appliqué ce vieux principe inculqué par ma grand-mère et érigé depuis en prime directive : « Dors dessus, demain, il fera jour ». J’ai laissé décanté tout ça quelques temps et j’en ai profité pour revisionner Star Trek (2009) et Into Darkness (2013). Et là, paf. Ça m’est apparu comme une évidence : Sans Limites n’est clairement pas à la hauteur de ses prédécesseurs et s’élève à peine au dessus d’un Insurrection (1998). Car oui, ami jeune et/ou néo-trekkie, la vénérable franchise a eue une vie entre la série originelle et le reboot orchestré par J.J. Abrams : pas moins de quatre séries télé et demi1 et 10 films, situés à des époques différentes, certes, mais partageant un même univers science-fictionnel d’une richesse et d’une cohésion inégalées, pétri d’humanisme et progressiste en diable.

Chris "Kirk" Pine, Sofia Boutella et le regretté Anton "Chekov" Yelchin

Chris « Kirk » Pine, Sofia « Fallait bien un personnage de gentille extra-terrestre sexy » Boutella et le regretté Anton « Chekov » Yelchin

 

Ah, que ce fut compliqué d’aimer Star Trek dans les années 90 ! Aux États-Unis, déjà, c’était quelque chose, mais en France, je vous raconte pas. Enfin, pas maintenant, hein, mais j’y reviendrais un jour ou l’autre. Toujours est-il qu’aujourd’hui, 50 ans pile-poil après la diffusion du premier épisode concocté avec amour par Gene Roddenberry, l’engouement pour Star Trek n’a jamais été aussi grand, et ça, messieurs-dames, c’est à J.J. qu’on le doit ! Et il a du mérite, le bougre, vu l’état de la franchise après l’échec en salle de Star Trek – Némésis (2002) et l’annulation d’Enterprise au bout de quatre malheureuses petites saisons. Les tauliers de l’époque, Rick Berman et Brannon Braga, étaient aux manettes depuis les années 90 et n’ont pas su s’adapter au grand chambardement de la production télévisuelle des années 2000 ou aux attentes du grand-public. En revenant à la série originelle, Abrams a réussi à élargir son cœur de cible sans pour autant se mettre les fans hardcore à dos. Un sacré exploit ! Avec les deux premiers volets de ce reboot, il a posé les bases d’une ligne temporelle parallèle rétro-futuriste et en a établi le cahier des charges artistique ; avant de quitter le quadrant pour une galaxie lointaine, très lointaine, refourguant le bébé à l’un de ses plus proches collaborateurs, le scénariste Roberto Orci.

star-trek-into-darkness1Seulement, le garçon n’a ni le prestige, ni les épaules de son prédécesseur et il se fait gentiment écarter par la Paramount. La date de sortie étant planifiée depuis longtemps, le studio s’empresse de commander un nouveau scénario au duo Doug Jung / Simon Pegg (l’interprête de Scotty, qui n’attendait que ça) et confie la réalisation à… Justin Lin, yes-man aux ordres à qui l’on doit les épisodes 3, 4, 5 et 6 de la franchise Fast & Furious. Pas de quoi rassurer votre serviteur, et pour la première fois depuis Star Trek – Generations (1994), je ne me suis pas précipité dans le multiplexe le plus proche le jour de sa sortie. Entendons-nous bien, je n’ai rien contre Simon Pegg, mais ce que je préfère chez lui, c’est Edgar Wright. En solo, je trouve son écriture laborieuse, peu explosive, et pour tout dire, un tantinet réac’. Celles et ceux qui se sont infligés Paul (2011) savent de quoi je parle. Et comme par hasard, c’est au niveau de l’écriture et de la narration que Star Trek – Sans Limites accuse le coup. On pense ce qu’on veut du gars Abrams, mais on ne peut pas lui enlever un talent certain pour le storytelling développé quand il chapeautait des séries comme Felicity, Alias (son grand œuvre) ou Fringe. Et pas la peine de ramener Lost sur le tapis, sa participation effective à ce grand bordel non-sensique a été des plus limitée. Blame Lindelof, guys ! Et c’est grâce à ses talents de conteur qu’il s’est mis le public dans la poche en 2009, construisant son récit autour du double-personnage de Spock (interprété par Zachary Quinto et par Leonard Nimoy), passeur idéal entre l’histoire que nous connaissions jusqu’ici et la nouvelle ligne temporelle, entre les trekkies orthodoxes et les newbies encore puceaux. Quatre ans plus tard, Into Darkness revisitait avec bonheur ce qui reste à ce jour le meilleur film de la franchise, La Colère de Khan (Nicholas Meyer, 1982). Prenant le contrepied de son modèle, Abrams va jouer sur la jeunesse de l’équipage et l’impétuosité de son capitaine. Alors qu’on l’imaginait déjà indéboulonnable de son cher USS Enterprise, il en perd le commandement après une mission où son sens si particulier de l’initiative n’a pas été du goût de ses supérieurs. Frustré et un tantinet aigri, il se retrouve au cœur d’une intrigue particulièrement sombre, le réalisateur n’hésitant pas à tisser des liens avec l’histoire récente des États-Unis. La Fédération est face à un choix cornélien : se militariser au dépend de ses idéaux de paix ou défendre ses valeurs et risquer l’anéantissement face aux belliqueux Klingons. Si le scénario n’était pas exempt de maladresses, la narration intense, la prestation de Benedict Cumberbatch (impérial en Khan 2.0) et des séquences dantesques comme l’affrontement sur Kronos font de cette suite une franche réussite. Sans parler d’une intertextualité poussée à son paroxysme qui va redéfinir entièrement les rapports entre les protagonistes, et ce sans jamais trahir l’origine canonique de ces liens. Un sacré tour de force.

Idriss Elba. Enfin, je crois...

Idriss Elba. Enfin, je crois…

Eh bien, toute cette finesse, toutes ces petites attentions qui faisaient le sel des deux volets précédents, Sans Limites s’assoit dessus sans vergogne. La fluidité de la narration explose en une multitude de séquences qui semblent avoir été conçues indépendamment les unes des autres et s’enchaînent difficilement, mettant en lumière les réécritures successives et l’interventionnisme du studio. Pire, le film s’ouvre sur un Kirk las qui briguerait bien un poste de bureaucrate, parce que bon, à son âge, hein, il faut penser à se ranger des voitures Putain, mais le gars, il n’a pas quarante balais ! Ça fait à peine trois ans qu’il arpente la galaxie, et on nous sort l’argument du « j’ai passé l’âge de ces conneries » ? Nom de nom, quand ce thème est abordé par la bande à Bill Shatner, les acteurs ont pris 14 ans dans les dents, et la lassitude, ils la portent sur leur tronche ! Et là, c’est pas l’équipage qui a un coup de mou, c’est le scénario ! Alors que Into Darkness nous avait laissé dans l’expectative d’un affrontement avec les Klingons, on a droit à une intrigue indépendante et pantouflarde, avec son twist périmé – Insurrection, quelqu’un ? – qui n’est pas bien compliqué à deviner, même s’il fiche en l’air la crédibilité de l’ensemble2. Les références à la ligne narrative originelle sont réduites à la portion congrue, ici un hommage discret à Nimoy3, là une photo de l’équipage première époque ; on essaye de se la jouer progressiste en faisant du personnage de Sulu un homosexuel – mais que c’est original4 ! Le plus rageant, c’est qu’au lieu d’en profiter pour carrément couper les ponts avec d’un passé encombrant et, au mépris du danger, avancer vers l’inconnu, on se retrouve devant ce qu’on appelle pudiquement un épisode de transition. Luxueux, certes, mais dispensable. On pouvait espérer mieux.

J.J. "The Boss" Abrams, entouré d'une bande de cosplayers. Oh, wait...

J.J. « The Boss » Abrams, entouré d’une bande de cosplayers. Oh, wait…

 

Soyons honnête, on est loin d’une catastrophe industrielle à la Suicide Squad, et le film se regarde avec beaucoup de plaisir : les deux séquences spatiales sont époustouflantes, l’humour fait mouche et les relations entre les trois personnages principaux (Kirk, Spock et McCoy) prennent enfin de l’épaisseur. Mais Abrams avait placé la barre de nos exigences un cran au dessus, et c’est terriblement frustrant de devoir se contenter de ça. Si vous voulez mon avis, il faut un véritable Showruner à la tête de la franchise, un type capable d’imposer sa vision des choses aux executives des studios dont on sent la main invisible derrière chaque imperfection de Sans Limites. Allez J.J., reviens s’il te plaît. Laisse donc les potes à Mickey se dépatouiller avec leurs suites moisies, on a vachement plus besoin de ton talent de ce côté-ci de la galaxie…

Star Trek Sans Limites (Star Trek Beyond), de Justin Lin, EU, 2016, 2h02, avec Chris Pine, Zachary Quinto, Karl Urban, Idriss Elba…

1 Le « demi », c’est la série animée qui connut deux saisons entre 1973 et 1974, avec (presque tout) le casting original au doublage. Les autres, après Star Trek, The Original Series (1966-1969), ce sont The Next Generation (1987-1994), Deep Space Nine (1993-1999), Voyager (1995-2001) et Enterprise (2001-2005)
2 Un indice : Eh mec, elle est où ma caisse ?
3 Leonard Nimoy est décédé en février 2015. Goodbye, old friend
4 Geoge « Oh Myyy ! » Takei, l’interprète originel de Sulu, a fait son coming-out public en 2005 et est très engagé au sein de la communauté LGBT. Si donner un rôle récurent à un acteur asiatique dans une série produite en plein conflit du Vietnam était progressiste, faire de son incarnation moderne un homosexuel est d’une balourdise sans nom. Et c’est pas le gars George qui me contredira !

Puisque vous avez été bien sage malgré mes nombreuses digressions, trois petites vidéo pour le prix d’une ! Dans l’ordre, le clip anniversaire, le teaser de Star Trek – Discovery, la nouvelle série prévue pour janvier mai 2017, et la bande annonce de For the Love of Spock, qu’on espère vite trouver dans les bacs de ce côté-ci de l’Atlantique. Et bon anniversaire, Star Trek !

 

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