Robert Darvel à la question (Première partie)

BOUTONBONUS

Les Activités fasciculaires du Carnoplaste…

C’est en voisin que je me suis rendu cet été aux Imaginautes, sympathique festival situé au pied du Vercors et consacrée aux mondes de l’imaginaire. L’occasion de croiser de vieux amis et d’en rencontrer de nouveaux. Et surtout de passer Robert Darvel à la question. Du long entretien qu’il m’a accordé, j’ai extrait ce qui était consacrée aux éditions TRASH pour le fanzine. Mais pas question de remiser le reste aux oubliettes ! Je vous le propose ici, en deux parties pour en faciliter la lecture.

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Robert Darvel, alias le Carnoplaste

Le Carnoplaste, d’où ça vient ?
J’ai toujours aimé Harry Dickson que j’ai découvert en Marabout dans les années 80, puis avec les 21 tomes chez Néo et plus récemment avec l’amicale Jean Ray. J’ai un ami peintre qui s’appelle Alain Letort, un Normand, et dans les années 90, il a fait des grandes toiles à l’huile avec des couvertures de fascicules qui n’existaient pas, en reprenant la numérotation à peu de choses près là où Jean Ray s’était arrêté. Je n’ai pas été voir l’exposition, mais j’ai trouvé que c’était intéressant comme truc, et entre temps l’université de Caen avait demandé à des universitaires d’écrire des histoires à partir des toiles d’Alain Letort. Mais une seule personne connaissait Harry Dickson, donc chacun a fait de l’autofiction et parlé de lui en se foutant du détective. Il y en a eu 6 volumes, édités en petit format en plus, ce qui n’avait rien à voir avec le côté pulp. Connaissant Alain Letort, je me suis dit : il y a autre chose à faire avec ces toiles. Déjà, les sortir en grand, comme les fascicules, et écrire de véritables histoires d’Harry Dickson derrière. Donc je me suis improvisé écrivain à ce moment-là. Je n’avais encore rien publié. J’ai écrit trois histoires et je suis allé voir Letort qui était très content du résultat. On a commencé à démarcher des éditeurs pour leur vendre l’idée d’une sortie sous forme de fascicules. On a été voir Terre de brume, et deux, trois autres dont un belge, mais ça n’intéressait personne.

Qu’est-ce qui à coincé ?
Ils étaient frileux par rapport au lectorat supposé et aux coûts de fabrication. Il n’y avait pas de cible particulière, à part quelques nostalgiques d’Harry Dickson. Du coup, je me suis improvisé – là-aussi – éditeur. Comme je viens de la publicité et du maquettisme, je savais faire un livre de A à Z, du crayonné jusqu’à l’envoi chez l’imprimeur. J’avais donc les compétences requises et j’ai imprimé les trois textes sous forme de fascicule. Au début, j’ai monté une association, le Carnoplaste, et depuis deux ans et demi, trois ans c’est devenu une société. J’ai fait un petit site internet et j’ai commencé à proposer ça. Ça aurait très bien pu s’arrêter aux trois premiers que j’ai sorti. J’ai du en vendre quoi ? une soixantaine ? Et je suis rentré dans mes frais… Bon, j’ai dû vendre une bonne partie de ma bibliothèque pour financer le machin (rires) ! J’en ai ressorti trois autres, et ça fait sept ans que ça dure.

Comment ça s’est mis en place ?
Au début, je ne connaissais ni illustrateur – à part Alain Letort, qui signait Isidore Moedúns –, ni auteur. Et puis j’ai rencontré Brice Tarvel, qui écrit lui-même des Harry Dickson pour Malpertuis, et je lui ai proposé d’écrire quelque chose pour moi. Il a écrit Nuz Sombrelieu, l’histoire d’un détective cul-de-jatte dans la France de la Belle Époque. Comme je ne connaissais personne, j’ai fait moi-même l’illustration. Pour la couverture du deuxième volume, j’ai été cherché quelqu’un que je n’avais pas revu depuis le lycée et qui s’appelle Éric Gutierrez. J’ai fait un ou deux festivals, j’y ai connu Patrick Dumas et Richard Nolane, quelqu’un de très précieux pour la littérature populaire. Petit à petit, faire des fascicules m’a permis de me démarquer par rapport aux autres, le truc est devenu stable et j’ai pu démarcher des auteurs. J’ai été invité chez Corteggiani par Brice Tarvel, j’y ai croisé Marc Caro, de Métal Hurlant puis de Jeunet et Caro, qui a trouvé le principe marrant et trois mois après, il m’a envoyé une couverture. Je lui ai dit : j’ai une idée d’histoire du système solaire en 1920, avec chaque planète, et il m’a envoyé Sérénade Sélénite. Le titre est de lui. A partir de Caro, j’ai croisé Philippe Caza, et dans la même série il m’a offert Vénéneuse Vénus. On s’est mis d’accord sur le principe du titre, une allitération avec le nom de chaque planète, et de fil en aiguille j’ai des illustrateurs pour les dix planètes. J’ai croisé Jean-Michel Nicollet au salon Zone Franche, on a parlé Harry Dickson, il connaissait mon activité avant qu’on se rencontre et il m’a proposé de travailler pour le Carnoplaste. Je lui ai donné : des romains perdus dans la neige attaqués par des calmars (rires), et il m’a livré il y a quelques temps une très belle couverture. C’est un gars qui s’appelle Tristan Lhomme qui est en train d’écrire l’histoire.

Ah, Tristan Lhomme, que les rôlistes connaissent bien !
Oh, c’était les années 80, 90.

Comme tu me le disait tout à l’heure, le principe, c’est de partir des illustrations et que le texte vienne ensuite ?
Pour certaines choses, comme la série des planètes, oui. C’est à dire que je choisis le titre des dix fascicules, comme Pluie de plomb sur Pluton, Miasmes mécaniques sur Mercure, De la thune sur Neptune, normalement, c’est Corteggiani qui m’écrit ça, avec les Pieds Nicklés qui vont là-haut. Qu’est-ce qu’il y a d’autre… ? Il y a Terreur Terrestre, la suite de Sérénade Sélénite. Il y a Dernier bus pour Uranus, celui-là, il était délicat à trouver, parce qu’avec Uranus, on a vite fait de… Tu vois. Dans le principe, c’est Louis Feuillade qui va tourner un serial sur Uranus.

Fantômas sera de la partie ?
Peut-être, je ne sais pas encore… On verra ! Sinon, pour en revenir aux débuts du Carnoplaste et après la rencontre avec Brice Tarvel, il y a Romain d’Huissier. Il vient du jeu de rôle lui aussi, il a fait un truc assez connu qui s’appelle Qin et il m’a proposé de décliner une série de fascicule en hommage à la Shaw Brothers et aux films de sabre chinois. Il en a déjà fait deux.

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Un soir, je regardais un DVD de Luchadors, un truc un peu bébête et j’ai émis l’hypothèse sur Facebook que ça pourrait faire une série amusante. Romain m’a dit : j’ai l’homme qu’il te faut, il s’appelle Julien Heylbroeck et il habite à Anger. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Julien qui m’a fait les aventures de Green Tiburon. Il en a écrit deux, on attend le troisième sous peu, et c’est devenu un pilier du Carnoplaste. C’est lui qui s’occupe de Soviets sur Saturne, avec une couverture de Jeam Tag, et on a écrit ensemble un fascicule qui s’appelle Cover to Cover, c’est à dire qu’il y a deux histoires tête-bêche. Il y en a une qui s’appelle Ravageuse, un western subaquatique écrit par Irène Maubreuil, et l’autre, c’est Midget Rampage, l’histoire d’un nain déguisé en gorille qui est mascotte d’une équipe de football américain. On s’est mis d’accord au départ, on a écrit le squelette d’une histoire qu’on a déclinée dans deux univers différents. C’est la même intrigue, mais en version western subaquatique et en version hommage aux VHS des années 80. Si on regarde bien, les thématiques et les péripéties sont les mêmes, et il y a des personnages qui ont des noms identiques dans les deux récits. On va re-décliner ça avec Julien pour un post-apocalyptique en dentelles. C’est Louis XIV qui se prend une comète sur la tronche, Versailles est détruit, et dix, vingt ans plus tard, il y a des survivants qui sont cernés parce que dans le Jardin des Tuilleries, il y a des anthropophages. On s’est mis d’accord sur le squelette du récit, on va chacun écrire notre partie, et de temps en temps il y a un de mes personnages va se faire capturer par les siens et je ne sais pas ce que Julien va leur faire.

D’après ce que tu me dis, il y a un réel ancrage du Carnoplaste dans la culture populaire au sens large : littérature avec Harry Dickson, mais aussi cinéma…
Oui, c’est ce qu’on appelle de la littérature d’exploitation, en fait. C’est ce que fait Tarantino au cinéma, mais d’une manière beaucoup plus maladroite que nous (rires). Nous, le jeu, c’est de s’inspirer d’un truc, mais d’inventer quand même. C’est d’être humble par rapport aux matériaux de départ et d’essayer de les nourrir avec quelque chose de nouveau. Pas uniquement s’en servir de référence, avec des trucs cryptés, ou reprendre des personnages pour leur faire vivre des trucs sans intérêt. Le but jeu, c’est de partir de cet acquis et de construire dessus, de proposer au lecteur quelque chose de nouveau.

Et ça fonctionne ?
Financièrement parlant ? Non. Disons que j’équilibre les comptes, et à chaque fois je peux sortir ce que je veux. C’est auto-financé de plus en plus rapidement, et le temps se réduit entre le moment où je sors quelque chose, et où il est payé. Ça a tendance à se réduire pas mal. Mais moi, je n’en vis pas de toute façon. J’ai quand même quitté mon boulot d’avant, je ne fais plus que ça. C’est une société, j’ai aussi des frais afférents au truc, c’est à dire que j’ai un comptable, il y a les impôts sur les sociétés, donc je ne dégage pas assez d’argent pour me payer Mais je paye tous les auteurs et tous les illustrateurs, l’imprimeur est payé, le comptable est payé, et l’État est payé. C’est un petit chiffre d’affaire par an, mais c’est stable et c’est viable.

C’est malheureusement souvent le problème de ce genre de structures…
Oui, il faut avoir une épouse qui ait un travail et qui autorise le mari à faire le nigaud sans rapporter d’argent.

Et au niveau du public ? Parce que bon, là, on se croise aux Imaginautes, sous la pluie et dans le froid… C’est pourtant si beau d’habitude par ici…
Demain, ça devrait se dégager… C’est ce qu’ils disent en tout cas !

Ce sont plutôt des habitués ?
Pour le lectorat ? Oui. C’est d’ailleurs assez attendrissant, parce que j’en ai qui m’ont pris les premiers Harry Dickson il y a sept ans, et qui continuent systématiquement à m’acheter des fascicules. Et j’ai même fait une souscription pour cette année : les gens pouvaient acheter les quatre, les huit ou les douze fascicules à venir, ils les payaient à l’avance, et sans savoir ce qui allait sortir ! Ils ont donc reçu des choses auxquelles ils ne s’attendaient pas. Il y a des gens qui me suivent depuis le début, il y en a qui ont décroché quand je suis parti sur d’autres trucs, comme Jeanne d’Arc contre le Maître des Vampires, parce que cela de les intéressait pas. Ceci-dit, le lectorat de Harry Dickson est toujours là.

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C’est une série que tu continues ?
Ah oui, j’ai 35 histoires à faire ! J’ai terminé la onzième la semaine dernière. Sinon, le public se renouvelle, et en fonction des univers, je touche des gens différents. Grâce à Romain d’Huissier, j’ai touché le public des jeux de rôle que je ne connaissais pas. Je ne savais pas du tout ce que c’était. Il m’a amené un lectorat assez intéressant, puisque pour Green Tiburon, le luchador, on a fait un partenariat avec une maison d’édition qui s’appelle Pulp Fever pour faire un jeu qui s’appelle Luchadores, autour de ce personnage. On peut se servir des fascicules comme de nouveaux scénarios.

Finalement, cette approche a un côté très moderne : c’est ce qu’on appelle le cross media.
Oui, oui ! C’est comme pour le nom du Carnoplaste. Mon pseudonyme, Robert Darvel, je me le trimballait depuis longtemps, et tout s’est emboîte « à l’asiatique », si je puis dire. On se laisse porter par les choses, on les nourrit au fur et à mesure et on arrive à destination, plutôt que de penser tout en amont. Tout ça, c’est à la fois le hasard, et puis ça tient, c’est marrant.

Et tes autres activités ? Tu me parlais de la maquette du livre de David Didelot ?
Oui. Mais ça, c’est histoire de gagner un petit peu d’argent quand-même. J’ai fait la maquettes pour Gore – Dissection d’une collection, chez Artus Films. Là encore, c’est le fruit du hasard. C’est Thierry Lopez de Artus, que j’avais croisé au Bloody Week-End, qui m’a téléphoné parce qu’il cherchait un maquettiste pour le bouquin de David. Il m’a demandé qui s’occupait du Carnoplaste, et je lui ai dit : ben, c’est moi, c’était mon métier d’avant, et je lui ai envoyé mes tarifs, il m’a dit : pas de problèmes, je te paye le quart de ce que tu demandes (rires). Non, non. Je déconne. Et donc, j’ai été amené à faire ça, ça met du beurre dans les épinards. C’était très amusant à faire, j’ai tout réappris sur la collection Gore, et du coup je fais aussi les maquettes des livrets vendus avec les DVD d’Artus, sur le gothique espagnol entre autre. On a le même amour de la chose populaire, un peu « passée ». Et on pense aussi à faire quelque chose, avec un DVD et un fascicule. J’ai aussi un projet avec un gars qui s’appelle Donovan Potin, un cinéaste du côté de Morlaix, je crois. Il a fait un film qui s’appelle Les Périls de Charles Jude, un hommage aux serials de Louis Feuillade disponible sur Internet, et il attaque en ce moment Le Nyctalope, qui dure une dizaine de minutes. On ne s’est pas encore vu, mais on a sympathisé et on est en contact, je vais sortir la novélisation de son serial Charles Jude, comme ça se faisait à l’époque. Avec en couverture une image tirée du film colorisée.

Comme un ciné-roman.
Voilà, ce genre de trucs-là. Donovan Potin, c’est très intéressant ce qu’il fait. Et tout ça, c’est pareil, ça n’était pas calculé ni rien, c’est le hasard des rencontres. C’est pour ça que des festivals comme celui-là, même s’il pleut, on rencontre quand même des gens avec lesquels on est amené à travailler par la suite, ou qui ont lu ce que vous faites. C’est l’intérêt de ce genre d’événements. Et quelle que soit la météo !

(À suivre…)

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