Maudit Journal – Day Five (1/2)

Bandeau-journal

15h30, aux environs de la salle Juliet Berto.

Le Vidéophage se retrouve au niveau du passage du Palais de Justice sans vraiment s’en rendre compte. Il n’arrive toujours pas comprendre ce qui lui est arrivé, et même si la fièvre est retombée et qu’il commence à reprendre du poil de la bête, il a le moral qui en berne. Lui qui voulait profiter de la présence de Stéphane du Mesnildot pour se faire dédicacer son bouquin sur Jess Franco 1, et qui rêvait de voir L’effroyable secret de Dr Hichcock, La route de Salina et Les clowns tueurs venus d’ailleurs sur grand écran ! Perdu dans ses pensées, Il ne fait pas attention à Benjamin qui arrive à sa hauteur.
— « Ah ! J’avais peur que tu sois mort !
— Grumpfff…
— Houlà, ça n’a pas l’air d’être la grande forme. T’aurais peut-être mieux fait de rester couché tranquil
Rester couché ?! Ah ça, il ferait beau voir ! En rampant, je serai venu pour ne pas en rater d’avantage ! »
Un peu plus loin, Rico et Benobo semblent tout penauds et jettent des coups d’œil inquiets dans leur direction. Oui, je sais ce que vous pensez, comment peut-on décrypter leurs émotions alors qu’ils ont en permanence un masque de catcheur sur le visage ? Eh bien si vous passiez une semaine en leur compagnie, vous aussi vous deviendriez un champion du body language !
« Tu sais, ils sont vraiment désolé pour ce qui s‘est passé. Ils ont eu peur que tu ne t’en sortes pas.
Ah ouais ? Alors tu peux mexpliquer pourquoi il y en a un qui tire la tronche en filant ce qui me semble être des billets à l’autre qui jubile ?
Euh, je crois qu’ils avaient pariés que tu t’en sortirais pas. Ou que tu serais aveugle ou tétraplégique, j’ai pas tout compris. Faut pas leur en vouloir, hein, ça empêche pas qu’il s’en veuillent vachementAh, regarde qui arrive ! Elle aussi, elle s’est inquiétée.
— Regardez qui voilà ! T’es pas mort ?
Salut, Claire (voir photo). Ben non, pourquoi ? T’avais parié toi aussi ?
Pfff, n’importe quoi, lui. J’étais vachement triste que tu sois pas là hier soir. Surtout que j’ai réussi à en faire 12 !
Euh… 12 quoi ? Tractions ?
Ben non, andouille ! 12 barba-papas ! Je voulais t’en garder une, mais Sophie l’a mangée. Je crois qu’elle a un sérieux problème avec le sucre
C’est moche de cafter, assène l’intéressée en débarquant à son tour. Contente de tu sois d’aplomb pour mes courts-métrages.
Bonjour, mademoiselle Sophie. Ça vous va très bien cette nouvelle coupe. Ça fait ressortir votre côté, euh…
Mon côté féline, je sais. Je m’en rend compte seulement maintenant, mais c’est dingue comme tu ressembles à mon cousin Hippolyte. »

Claire

Claire Holzer, adjointe indispensable

 

Sortant des locaux du C.C.C., la chef des Maudits arrive à son tour, talonnée par Katia Olivier (voir photo) et les autres membres du jury.
« Mais qu’est-ce que vous fichez tous là, à bailler aux corneilles ? Vous avez pas une séance sur le feu ? Ah, je comprends mieux. Un revenant ! »
Bonjour maîtresse Karel, bonjour Mademoiselle Katia, môssieur Gilles et môssieur Tadzul »
Devant tant de sollicitude et de gentillesse, le rouge commence à monter aux joues du Vidéophage. Y’a pas à dire, c’est touchant comme tout cette…
A la surprise générale, Karel lui assène une baffe à vous décrocher la mâchoire. Et dans le même mouvement, elle serre notre ami totalement décontenancé dans ses bras un court instant en lui chuchotant à l’oreille : « tu me refais jamais une peur pareille, espèce de nouille ». Et elle laisse tout ce petit monde en plan, repartant en sens inverse. Un ange passe, avant que Sophie ne se décide à prendre les choses en main :
« Allez, on ne va pas s’endormir là-dessus ! Le jury, avec Karel, les autres, à la salle Juliet Berto ! »
Sans dire un mot ou échanger un regard, chacun s’exécute à l’exception du Vidéophage qui reste interdit en frottant sa joue. Et de Katia, qui hésite avant de lui demander :
« Dis, je peux jouer moi aussi ?
Pardon ? »
Avant que
son cerveau embrumé ne réagisse, la réalisatrice lui assène à son tour une baffe retentissante et, l’air satisfaite, s’en va rejoindre les autres membres du jury à grandes enjambées.
« Aïe ! D’accord… Et sinon, pour le câlin…? Mademoiselle Katia… ?! Vous avez oublié le câlin ! »

Katia Olivier

Katia Olivier, membre du jury

16h : Courts Maudits

Ah là là, que j’ai du mal avec cet exercice ! La seule configuration que j’apprécie, c’est en festival, à frôler l’overdose. À Clermont-Ferrand par exemple, vous en mangez entre trois et cinq heures minimum par jour. Du coup, quand vous faites le bilan en fin de journée, les courts-métrages pénibles forment une espèce d’amalgame informe que vous oubliez aussitôt pour ne vous souvenir que des films réussis. Sur une seule séance par contre, il faut déjà qu’ils soient tous bons, et surtout qu’ils aient été agencés entre eux avec attention. Bref, sans aller jusqu’à traîner les pieds – avec mes mésaventures de la veille, je ne pouvais pas me permettre de faire l’impasse –, j’étais plutôt méfiant.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à apporter tout mon soutien à mon confrère Sylvain Crobu, projectionniste émérite de la salle Juliet Berto dont j’ai vanté mainte fois le professionnalisme dans ces pages. La projection fut un enfer techniquement parlant, et même si shit happens – comme le disent si élégamment nos voisins anglo-saxons –, c’est toujours un grand moment de solitude pour le technicien aux manettes et un déchirement sincère vis-à-vis des réalisateurs et du public. Entrons dans le vif du sujet, la compétition des Courts Maudits chapeautée par notre Sophie Obid nationale et dont la sélection reposait sur un critère aussi original que casse-gueule : avoir été refusé par plusieurs festivals.

Je fais du squash aussi

Je fais du squash aussi

Je n’évoquerai ni Hyrcania de Thierry Lopez, ni Mecs/Meufs de Liam Engle qu’il ne nous a pas été possible de voir en entier à cause des problèmes techniques évoqués plus haut. Je passerai également sur Le revenant de Victor Druillet dont je ne me rappelle pas, et sur Silence de Pierre-Gil Lecouvey dont je ne garde aujourd’hui qu’une vague impression d’ennui. Le colocateur de Nicolas Montfort, habitué du Festival, était plutôt sympathique, mais sans plus. Je fais du squash aussi de Sébastien de Monbrison a remporté l’adhésion du public à la surprise générale. Nan, j’deconne. De quoi ça parle ? Pour se mettre en couple de nos jours, il faut passer un véritable entretien d’embauche avec la jeune-femme convoité, et vous n’avez pas droit à l’erreur. Forcément, une idée pareille traitée avec ce qu’il fallait d’humour et de distanciation, ça ne pouvait que fonctionner. Avant de me faire taxer de râleur et de « jamais-content », je tiens à préciser que je n’ai rien contre la poilade, la rigolade et la déconnade, surtout lorsque c’est bien fait comme ici. Je n’ai rien non plus contre le public qui plébiscite systématiquement ce genre de films. C’est juste que j’attends du cinéma qu’il me bouscule émotionnellement parlant. Au final, rien à faire des défauts techniques, du budget ou du jeu des acteurs du moment que ça soit sincère.

Routines

Routines

Mon chouchou de la séance était donc Routines, de Bibi Naceri. Pas pour l’histoire ou le genre (un flic de la BAC a du mal à gérer sa fille adolescente), ou la chute prévisible, mais pour les qualités de la mise en scène, qui a l’intelligence de n’être jamais démonstrative, et pour l’ambiance générale poisseuse et désespérée, soulignée par un noir et blanc très élégant. Enfin, grosse colère contre le film que j’attendais le plus, réalisé par l’ami Louis Soubeyran qui eut la gentillesse de me laisser interpréter un zombie dans son « presque moyen-métrage » Chasse Gardée il y a quelques d’années. Le problème d’Horror Shoot, c’est que ce n’est pas un film, mais une vulgaire bande-démo, un catalogue de ce que le réalisateur sait faire et qui contient à peu près tout ce que je déteste dans le cinéma d’horreur contemporain : shaky-cam à gogo, montage épileptique, effets de manche et surtout, pas de scénario. Tout le contraire d’un court comme, par exemple, Morsure de David Morley. Écrit et réalisé pendant le montage de son très beau Mutants (2007) afin de convaincre les investisseurs et de tester les effets spéciaux, c’est avant tout un film à part entière avec ce que Louis a oublié en chemin : une histoire à raconter au spectateur.

 

18h : L’étrange couleur des larmes de ton corps, de Hélène Cattet et Bruno Forzani (2014)

L'étrange couleurAh, maîtresse Karel, si tu savais comme je vous aime ! M’offrir la possibilité de découvrir le film que j’attendais le plus cette année, en avant première et sur grand écran ! Mais quel bonheur indicible, quelle joie incommensurable, quel épiphanie extatique ! J’en aurai presque pleuré, tiens. Comme vous l’aurez deviné chères lectrices, chers lecteurs, je suis pas objectif en ce qui concerne le cinéma d’Hélène Cattet et Bruno Forzani. Leur premier long, Amer – que tu avais d’ailleurs programmé en 2010, une époque où nous ne nous fréquentions pas encore – fait partie des expériences cinématographiques les plus forte que j’ai vécu, rien de moins. Et pour l’avoir revu en Blu-ray 2 il y a peu, la magie opère toujours. L’ensemble de leur œuvre est un hommage vibrant au cinéma populaire italien des années 70 en général, et au giallo en particulier. Mais au lieu de jouer la carte de la citation ou du remake comme leurs petits camarades, ils préfèrent lorgner du côté du cinéma expérimental, triturant les codes, les ambiances, les couleurs, la sensualité et les musiques propres à cette période bénie du cinéma de genre pour en faire des éléments cinématographiques et narratifs à part entière, à égalité avec le scénario ou le jeu des acteurs. Cette approche résolument post-moderne ne plaira pas à tout le monde. Les sens du spectateur sont mis à rude épreuve, et un peu à l’image des derniers films de Godard, il faut oublier ce que l’on sait du cinéma traditionnel et lâcher prise pour ne pas se laisser submerger par le flux d’images et de sons. Comme dirait un certain Cyril D., de Lyon, les claquages de beignets, ça se mérite ! Mais rassurez-vous, L’étrange couleur n’oublie pas de raconter une histoire, celle d’un homme à la recherche de sa femme disparue, et qui va se retrouver piégé dans un étrange immeuble que n’aurait pas renié Jean Ray. Passage secrets, habitants mystérieux, spectres, le bâtiment devient bientôt une allégorie de la psyché labyrinthique du personnage. Je n’ai qu’une envie, pouvoir me replonger à nouveau dans cette proposition de cinéma aussi originale que passionnante.

(À SUIVRE…)

1 Jess Franco : Énergies du fantasmes, Ed. Rouge Profond (2007)

2 Si le film n’est sorti qu’en DVD sur notre territoire, les anglais d’Anchor Bay proposent un Blu-ray absolument superbe d’Amer. Et à petit prix !

 

This entry was posted in Journal de Guerre and tagged . Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *