Maudit Journal 2019 – Day Two


Mercredi 23 janvier, vers 10h – appartement du Vidéophage

— « Ah, il est réveillé !
— ‘Jour mamie. Tu as passé une bonne nuit ?
— Ma foi, j’ai pas à me plaindre. Et toi mon grand ?
— Mouaif, ça fait quoi, une heure que je tournicote dans mon lit sans arriver à me rendormir ? C’est quoi ce sourire ?
— Le café est encore chaud, sers-toi. Tiens, j’ai lu ta chronique, tout à l’heure.
— Ah, voilà. C’est pour ça que tu fais cette drôle de tête. Ça t’a pas plu, c’est ça ?
— Le médisant ! Au contraire, jeune-homme. Bon, je trouve toujours un peu sec que tu étales ma vie privée sur le oueb, mais dans l’ensemble, ça se lit bien. Sinon, le karma, tu connais ?
— Euh, je suis familier avec le concept, pourquoi ?
— Oh, trois fois rien. Tu disais quoi à propos des Parisiens hier ? Qu’ils paniquaient pour trois flocons de neige, c’est ça ? Regarde un peu par la fenêtre… »

Le Vidéophage en reste bouche bée. Les rues de Grenoble sont blanches et la neige continue de tomber à gros flocons, balayée par des rafales d’un vent glacial. Enfin, c’est ce qu’il déduit en observant les rares piétons emmitouflés dans leurs doudounes.

— « Ah zut…
— Comme tu dis ! À l’heure actuelle, je connais deux, trois de tes contacts parisiens qui doivent bien rigoler !
— Pfff… Dis-voir, tu te rappelles pas où j’ai rangé mes moon boots, des fois ?
— Je te les ai sorties. Elles sont juste à côté de la pelle à neige, et tu as largement le temps d’aller dégager l’entrée de l’immeuble avant les séances… »



Sylvain et Jenny, en train de vérifier les copies du festival

Cabine de projection de la salle Juliet Berto – 17h45

— « Tiens, voilà Jenny, c’est fini. Avec ça, tu es tranquille.
— T’es sûr Sylvain ? Le pansement va pas se décoller ?
— T’inquiète, avec le métier que je fais, j’en suis pas à mon premier. Et tu t’es fait ça comment, sans indiscrétion ?
— En essayant d’ouvrir une bouteille d’huile d’olive.
— Ah ouais, quand-même…
— Nan, mais j’avais qu’un couteau de boucher sous la main, et ça a ripé.
— En tout cas, je suis impressionné par ton sang-froid. Ça pissait bien, quand-même.
— Qu’est-ce que tu crois ? Que c’est ma première blessure de guerre ? Attends, je te montre… Là, tu vois, au niveau de mon coude ?
— Ah ouais, pas mal !
— Ça, c’était en ouvrant une boîte de conserve avec un bowie knife.
— Ben moi, une fois, je me suis coincé le poignet entre les rayons d’une bobine. Mais en plein rembobinage, hein ?
— Fais-voir… Classe ! Combien de points ?
— 17.
— Petit joueur ! 28.
— Non, en une fois ? Où ça ?
— Sur la cuisse… Ah, merde, attends, faut que je déboutonne mon jean et… Voilà !
— Impressionnant ! Et tu t’es fait ça comment ?
— En me colletant avec un connard qui m’avait prise en photo. Il m’a fait ça avec son trépied. Mais je lui ai explosé son Reflex sur la tronche.
— Mieux, mieux ! Je me suis pris la lanterne d’un projecteur Buisse sur le dos !
— Mouais, un 16 mm, c’est pas si…
— Non, mais attends que j’enlève ma chemise… Là, regarde de plus près. C’était pas un 16, mais un 35 mm !
— […] C’est magnifique… Mais pas autant que la fois où à 10 ans, je me suis fait traîner les fesses sur 10 mètres par… »

Absorbés par leur discussion, nos deux amis n’ont pas remarqué qu’ils n’étaient plus seuls. Le Vidéophage se tient dans l’embrasure de la porte, la bouche ouverte, totalement pétrifié. Au bout de quelques secondes, il se racle la gorge :

— Euh, m’excuse de vous déranger, mais, euh…
— C’est pas du tout ce que tu crois.
— Mais je ne crois rien.
— Tu fais bien. Et d’ailleurs, ce que tu crois que tu as vu, on va dire que ça ne s’est jamais produit. Et on n’en reparle plus jamais.
— Oui, mademoiselle Jenny. Je préfère autant. Clara voulait savoir si vous êtes prête pour…
— Le temps de… Ben, reste pas planté comme un radis, va lui dire que j’arrive dans deux minutes !
— Je… D’accord. Mais faites gaffes, vous avez laissé votre, euh… Oui, sur les bobines, juste là… »


18h00 – SOLEIL DE FEU (a.k.a.SURVIVAL RUN, a.k.a.SPREE) Une synthèse des grands courants cinématographiques porteurs de son époque signée Larry Spiegel avec Peter Graves, Ray Milland, des seconds couteaux patibulaires et une demi-douzaine de jeunes premiers qui n’ont jamais vraiment percé 1.

Le film démarre par une très belle séquence qui n’aurait pas dépareillé dans un film noir de la grande époque. À la sortie d’un aéroport, une voiture de luxe attend un mystérieux passager qui se déplace avec une canne au pommeau d’argent. On ne voit aucun visage, les acteurs restent dans l’ombre ou sont filmés sous la taille, et quelques détails visuels comme le « SYN » sur la plaque minéralogique ne laissent planer aucun doute : on est du côté des salopards. Le générique vient se plaquer sur l’image, la musique rehausse le caractère inquiétant de l’ensemble et assure la continuité du montage : On se retrouve devant un entrepôt, filmé en plan fixe, on entend deux coups de feu, la porte se lève, un camion sort, et là encore ça fonctionne au poil. Puis la caméra nous fait entrer dans le bâtiment par un travelling… qui met des plombes et des plombes pour arriver jusqu’au fond de la pièce où, surprise ! Deux cadavres de flics nous attendent près de leur voiture.

Ouf ! j’ai eu peur un moment que notre brave Sylvain se soit trompé de bobines ou que l’affiche alléchante de ce Soleil de feu soit mensongère. Nous sommes bien dans une série B de la fin des années 70 qui va s’abreuver sans scrupules aux gros succès de son temps, à savoir La Colline a des yeux et Vendredi 13. Au premier, il emprunte son désert oppressant, son camping-car en panne et le principe de la rencontre fortuite avec les méchants. Au second, sa bande de jeunes décérébrés adeptes d’interdits et sa morale punitive douteuse – parfaitement résumée par Clara lors de sa présentation du film : tout ce qui fait du bien, c’est le mal. Mais la comparaison s’arrête là : point de critique sociale et de rednecks furieux comme chez Craven, point de méta-tueur impitoyable garant des bonnes mœurs comme chez Cunningham, ici l’intrigue tourne autour d’un banal trafic de drogue. Mais il faut reconnaître que Spiegel fait le boulot, avec les moyens qu’il a : tout le budget n’est pas passé dans le cachet des deux têtes d’affiches, Peter « M. Phelps » Graves venu payer ses impôts et Ray Milland venu payer la scolarité de ses petits-enfants. La preuve, on a même droit à un hélicoptère pour le grand raout final, il y a une certaine maîtrise formelle à quelques séquences what the fuck près, mais la greffe entre une trame initiale plutôt classique et les passages imposés du survival et du slasher ne prend pas. Mais alors, pas du tout. Heureusement, quelques beaux plans aériens du désert et quelques traits d’humour bienvenus sauvent l’ensemble. Ces derniers peuvent être volontaires, comme l’utilisation des « protections » colorées pour la pêche au brochet, ou non, comme la mort du salaud de violeur, à base de punchline faisandée 2 (et répétée, au cas où le spectateur n’aurait pas bien compris) et de mort en deux temps, sous les balles de sa victime d’abord, puis par chute dans un cactus dont les piquants se plantent opportunément dans l’entrejambe du malheureux. Signalons enfin que le film était proposé dans un 35 mm très correct et avec un doublage français des plus savoureux. Beaucoup moins de spectateurs que la veille, mais c’est malheureusement courant avec les séances de 18h. Et la météo n’a rien arrangé !

1 La preuve, y’en a qu’un qui a sa photo sur IMDB et son principal titre de gloire, c’est d’avoir donné pendant quelques années la réplique à The Hoff du côté des plages de Malibu.

2 « Alors, est-ce que tu me trouves sexy, chiquita ? »


20h00 – LA (LES) CHASSE(S) DU COMTE ZAROFF (a.k.a. THE MOST DANGEROUS GAME) Un classique indémodable signé Irving Pichel, Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack avec la sublime Fay Wray, le fringuant Joel McCrea et l’inquiétant Leslie Banks.

Ah, quel bonheur de revoir ce film sur grand écran, en copie numérique restaurée 1, dans une salle bien achalandée et avec un accompagnement aux petits oignons assuré par l’équipe du Ciné Club de Grenoble 2. Tourné en 1932 en même temps que King Kong, utilisant ses décors et une partie de son casting, Les Chasses… est une parfaite illustration des mutations récentes et à venir de l’industrie cinématographique étasunienne. Dans la forme qui, si elle embrasse pleinement la modernité de son temps, ne fait pas oublier que la naissance au parlant ne remonte qu’à trois petites années. Ainsi, et c’est également palpable dans les classiques Universal monsters de l’époque tel le Dracula de Browning ou le Frankenstein de Whale, la mise en lumière des acteurs emprunte énormément aux techniques du muet. Voir les plans rapprochés de Leslie Banks, l’incroyable interprète de Zaroff avec son regard halluciné qui rappelle celui de Lugosi, ou l’éclairage diaphane de Fay Wray, actrice d’une expressivité et d’une sensualité renversantes. À côté, le jeu du jeune Joel McCrea, qui fit les beaux jours du western dans les années 50, se révèle d’une grande modernité, passant essentiellement par les dialogues et le mouvement. La mise en scène, elle aussi, emprunte aux deux époques : classique avec des plans larges fixes dans les des décors spectaculaires, comme le château ou certains « extérieur », et d’une redoutable modernité dès que la caméra se déplace, avec des mouvements d’appareils incroyablement complexe compte tenu des possibilités techniques de l’époque. Concernant le contexte historique, l’infâme code Hays n’est pas encore en place et la « sexualisation » du personnage de Fay Wray n’a rien à envier aux séquences cultes de King Kong. Bon, sinon, la vision américaine de la Russie est caricaturale à souhait, entre le comte qui, sous ses atours aristocratiques, se révèle un grand pervers légèrement filou et la laideur bolchevique affichée de ses serviteurs, le couteau quasiment entre les dents. Reste que ce film matriciel d’à peine plus d’une heure est diablement efficace, et dans son propos, et dans sa forme. Au point de faire son petit effet sur le public blasé de notre époque.

1 Lobster Films, la société de Serge Bromberg, a réalisé un sacré boulot de restauration. Alors oui, ce n’est pas parfait, il reste des bricoles, des poils dans la fenêtre de projection ou quelques sautes d’images. Mais franchement, vu l’époque et l’état du matériau d’origine, chapeau bas.

2 C.C.G. qui, rappelons-le à nos jeunes lecteurs, a hébergé les premières éditions du FMF avant de le laisser voler de ses propres ailes, tout en gardant avec lui des liens étroits et des séances communes.


Fred Fromenty, libraire SFFF

Devant la librairie O’Merveilles, un peu plus tôt dans l’après-midi.

— « Salut Fred ! Qu’est-ce que tu fiches sur le palier en chemise ?
— Salut Guillaume. C’est l’autre connard qu’a encore garé sa poubelle en double file sur le côté du magasin. Il commence à me courir sur le haricot, celui-là… Viens te mettre au chaud, je le chopperai une autre fois. Tu viens récupérer le Mauro ?
— Euh, non, je le prendrai samedi pendant la dédicace, c’est plus simple. Par contre, euh, tu aurais : ‘des livres sur les maquettes de blindés allemands de la Seconde Guerre Mondiale au 1/72e’ ?
— Ah, super la vanne ! Faudrait vous renouveler un peu les gars, parce que ça en deviendrait presque lass… Attends voir, tu as dit quoi ?
— […] Tu aurais des livres sur les maquettes de blindés allemands de la Seconde Guerre Mondiale au 1/72e ?
— Ah mais… D’accord ! Toi aussi tu fais partie du club ?
— Euh, de quel club tu parles ?
— Ah oui. Pardon. Je n’ai rien dit.
— Pourquoi tu me fais un clin d’œil ?
— Je… Bon, tiens, voilà le paquet en question, fais gaffe, c’est lourd. Allez, c’est pas tout ça mais j’ai des cartons à déballer. À plus, camarade. »

Une fois dehors, guère plus avancé, le Vidéophage déchire un petit bout de l’emballage et découvre qu’il s’agit d’un exemplaire du Dictionnaire du cinéma fantastique et de science-fiction d’un certain Jean-Pierre Andrevon.
(To Be Continued…)

Merci à : Nicolas « HO HO HO ! » Monfort, Jean-Alexandre, un peu moins charmant que Céline dans le rôle de l’ouvreuse, mais tellement investi par sa mission qu’on lui pardonne, la belle Hélène, Princesse Clara, Jenny (désolé !) et Sarah, Étienne et Joyce qui m’ont grave fait fantasmer professionnellement parlant, Sylvain et Axel, la doublette magique de la Cinémathèque, Raymonde, Stéphane, Roland, Daniel et toute la fine équipe du C.C.G.

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