Maudit Journal 2019 – Day One


Centre-ville de Grenoble, dans l’appartement que le Vidéophage partage avec sa grand-mère. [Ah, excusez-moi, on fait signe dans mon oreillette que… D’accord, je corrige] Dans l’appartement que sa grand-mère partage avec lui..

— Euh, ouais ? Tu prends une minute pour m’expliquer ? »
— Ah, mamie, t’es réveillée ?
— C’est-à-dire qu’avec le barouf que tu fais, c’est un tout petit peu compliqué de finir sa nuit ! T’as idée de l’heure qu’il est ?
— Désolé, je… je ne sais pas pourquoi, je me suis réveillé hyper tôt en me disant : ‘tiens, et si je me lançais dans un bon gros ménage de printemps ?’. Et pis voilà, quoi. De fil en aiguille, je suis passé de la chambre à la salle de bain, avant d’attaquer le salon.
— Non, parce que là, il est 5h45 et la baraque tremblait tellement que je suis tombée du pageot. Mais littéralement, hein ? C’est même un miracle que je ne me sois pas cassé un truc. Et pis c’est quoi ce machin, là ? T’as investi dans un aspirateur ‘aïe teck’ parce que t’as honte de mon vieux bissell ?
— […] Ça ? Mais non mamie, c’est un petit compresseur que j’ai emprunté au boulot. C’est super pratique pour faire le dessous des meubles et…

Évidement, le compresseur choisit ce moment-là pour monter en pression avec un bruit de tous les diables.

— Non mais ça va pas bien ?! Tu me débranches ce machin de suite et tu arrêtes de te comporter comme une midinette au soir de son premier bal ! Si t’arrives pas à dormir parce que tu es trop excité, fais comme la majorité de tes compatriotes : prends un valium ! Tu te rends peut-être pas compte de la situation, mais à cause de l’autre morue qui n’arrête pas de baver au syndic, je suis sur la sellette, et…

On sonne à la porte.

— Ah, ça doit être pour moi, j’attends un colis de DVD et…
— Un colis à 6h du matin, mais bien sûr… Tu bouges pas, je m’en occupe. Et tu me débranches ce truc infernal de suite !

Quelques minutes plus tard…

— Ben, t’es passé où ?
— Dans la cuisine, je nettoie le micro-ondes. C’était qui ?
— À ton avis ? C’était la maréchaussée, figure-toi. L’autre saleté a profité de tes imbécillités pour me balancer aux pandores. ‘Un appel anonyme’, tu parles !
— Ah merde. Chuis vraiment désolé mamie. Alors ?
— Qu’est-ce que tu crois ? Que ta grand-mère n’est plus capable d’amadouer les pandores en jouant à la pauvre petite vieille sans défense ? Je leur ai fait croire que j’ai eu un souci avec mon cumulus, j’ai promis d’appeler le dépanneur dans la journée, je me suis platement excusée, etc.
— T’es la meilleure, mamie !
— J’pense bien ! Mais heureusement qu’ils ont pas appelé le sommier pour vérifier mon pedigree, parce qu’avec le procès qui m’attend le mois prochain…
— Du coup, tu préfères que j’arrête de nettoyer… ?
— Euh, non. Déjà, je m’en voudrai sincèrement de te couper dans ton élan, surtout que ça risque de ne pas se reproduire de sitôt. Et j’ai l’impression que si tu ne t’occupes pas avant le démarrage du festival, tu vas nous péter une durite. Par contre, tu fais ça en si-lence, hein ? Moi, je retourne me coucher. Enfin, si j’arrive à remettre la main sur mes pilules…
— Je les ai rangées dans la salle de bain. Troisième tiroir du meuble d’appoint, juste derrière les bandes Velpeau.

Mademoiselle No

Hall de la salle Juliet Berto, 19h45.

— Mademoiselle No ! Mademoiselle No !
— Tiens, Guillaume. Quelle surprise !
— […] Mais je vous avais dit que je venais pourtant…
— Nan, mais c’était de l’humour. Par contre, c’est normal que tu aies les yeux au milieu de la figure et, euh, des gants mapa aux mains ?
— Ah, flûte. Je me disais aussi qu’ils étaient pas hypers chauds. Figure-toi que j’ai failli rater la séance ! Je me suis endormi en nettoyant le four, et heureusement que mamie est venue prendre son petit dej’ à 19h30 sans quoi, avec les émanations du produit, je…
— Non, mais au temps pour moi. C’est de ma faute, je sais pas ce qui m’a pris de te poser la question… Sinon, voilà, hein, je te présente Hélène qui va s’occuper des entrées avec moi ce soir, voilà ton pass, et vu qu’il y a du monde…
— En tout cas, ça me fait rudement plaisir de…
— Ah Clara ! Tu tombes bien, j’ai quelqu’un à te présenter ! Voilà, lui c’est le Vidéophage, et Guillaume, je te présente Clara Sebastiao, co-organisatrice du festival cette année.
— Ah ! Je rencontre enfin le fameux Vidéophage ! J’aime beaucoup ce que tu fais et…
Et notre ami de se jeter aux pieds de la malheureuse Clara en éclatant en sanglots. La nouvelle programmatrice du festival, paralysée, lance un regard interrogateur à Sarah.
— Ouais, désolé Clara. J’aurai dû te prévenir. Il est un tantinet émotif, le Vidéophage.
— Je… D’accord. Et, euh, je suis censée faire quoi, maintenant ?
— Là, chacun sa méthode. C’est toi qui vois […]
Clara lui tapote maladroitement la tête.
— […] mais fais gaffe, hein, il fonctionne un peu comme un chaton. Si tu le laisses faire, il comprendra pas que tu lui refuses ce genre de comportement ensuite.
— J’vais quand-même pas lui mettre des coups de pied…
— Hmmm… Tu sais, ça marche plutôt bien avec lui.
— (…) Non, mais je suis pas comme ça, moi. Guillaume ? Guillaume ! Faut te relever maintenant !
— Ah, madame Clara, vous n’imaginez-pas comme je suis heureux que vous repreniez la boutique !
— Ben si, un peu quand-même. Mais, euh, tu peux me tutoyer et m’appeler par mon prénom, hein ?
— Oui, madame, comme vous voulez.
— Ah ouais, quand même… Et, euh, Sarah, comment je fais pour le décoller de là ?
— Attends, je crois que Karel a laissé traîner un fouet quelque part…

Madame Clara

20h00 – EL TOPO
Un film métaphysicho-psychédélico-mystico-radical* d’Alejandro Jodorowsky avec lui-même, Mara Lorenzio, Robert John, Paula Romo, Jacqueline Luis et Brontis Jodorowsky.

Après avoir sauté de joie à l’idée de découvrir ce film pour la première fois en salle, je me suis dit que c’était un choix plutôt risqué pour ouvrir cette 11e édition du Festival des Maudits Films. Mais en voyant la file d’attente devant la caisse, je me suis dit qu’il fallait vraiment que j’arrête de raisonner en vieux con. Plus de 140 spectateurs ont bravé le froid et la neige pour… Euh, non, pardon, ça c’était à Paris. Plus de 140 spectateurs ont investi le cinéma Juliet Berto pour découvrir les visions d’un des artistes les plus passionnants encore en activité. Et dans une copie 35 mm tout à fait acceptable, en VOST s’il vous plaît – on a échappé au doublage de Dominique Paturel, c’est toujours ça de pris !

Voilà. En jargon journalistique, ça s’appelle noyer le poisson pour retarder l’échéance, parce que franchement, à ce stade de l’article, je n’ai toujours pas la moindre idée de comment aborder cet ovni. Je pensais que dormir dessus en dévoilerait les arcanes, mais – et tu m’en vois désolé ma chère Sylvie –, je n’ai eu aucune révélation. J’ai trouvé El Topo fascinant, envoûtant, d’une beauté formelle redoutable et d’une inventivité folle, mais je me retrouve totalement désarmé pour écrire dessus. Jusqu’ici, le seul réalisateur qui me faisait cet effet, c’est Godard.

Tout ce que je peux vous dire, c’est que je préfère largement la seconde partie à la première. Parce que le réalisateur parvient à s’échapper de ses fantasmes christiques auto-centrés – il se présente lui-même comme Dieu, ce qui a le mérite d’être clair – pour se confronter au monde et à l’autre. L’autre, c’est d’une part les éclopés, peuple triste réduit à agoniser dans une caverne parce que, fruit des ébats incestueux de « la bonne société », cette dernière les a exclus de la surface sans espoir de retour. Évidement, Jodo prend fait et cause pour eux et entreprend de les ramener au monde en creusant un tunnel avec ses propres mains. Son histoire d’amour avec le magnifique personnage de la naine incarnée par la troublante Jacqueline Luis est d’une pureté et d’une naïveté incroyablement touchantes, avec en point d’orgue ce numéro de saltimbanque du baiser. Mais la beauté de l’instant sera bien vite entachée par la méchanceté et la vulgarité de ces citadins, immondes et pervers sous leurs dehors de puritains dévots esclavagistes. Un pamphlet salvateur sur l’acceptation de l’autre au-delà des visions étriquées de notre civilisation en fin de vie. En y repensant, ce film vieux de presque cinquante ans fait tristement écho à notre époque.

* Je n’invente rien, c’est un « résumé du résumé » très éclairant de l’édition DVD du film.

Céline, charmante ouvreuse
Après que les lumières se sont rallumées dans la salle, Céline, la charmante ouvreuse du festival s’approche de notre Vidéophage avec son panier en osier.
— Vous voulez jouer avec moi ?
— Euh… Pardon ?
— Vous voyez dans ce panier, il y a des livres emballés.
— C’est marrant, je connais ce papier cadeau…
— (…) Ils viennent de la librairie O’Merveilles
— Ah, voilà ! C’est que, vous voyez, je connais bien Fred, et…
— Du coup, pour gagner un livre gratuit, il faut prendre un des paquets et regarder au dos.
— D’accord, je vais prendre celui-là, et…
— Non. Pas celui-là.
— Ah bon ? Et, euh, celui-là ?
— Non plus.
— Vous êtes sûre, parce que…
— Essaye un peu plus à gauche… Nan, derrière… Non plus, il commence légèrement à me courir, lui… Le petit là !
— Celui-là ?
— Oui ! Bravo ! Et en cadeau, un marque-page de la librairie !
— C’est gentil, mais j’en ai déjà un et…
— Alors, il va prendre gentiment son marque-page et me lâcher les jarretières, lui…
Pendant que la jeune-femme s’éloigne en soupirant, notre héros se rend compte qu’il y a quelque chose d’écrit au dos du rectangle de carton : « Monsieur le Vidéophage, RV demain à 16h à la librairie Omerveilles. Vous demanderez au tenancier s’il a des livres sur les maquettes de blindés allemands de la Seconde Guerre Mondiale au 1/72e, il vous remettra un paquet qui vous servira pour la suite de votre projet. Signé : un ami qui vous veut du bien »

(To Be Continued…)

Merci à : Clem et Jonathan, binôme alcoolique non-pratiquant, Gilles « te bile pas, mange une frite » Goullet, le Vava, la Sylvie, le Fred (ça va jaser pour le bouquin…), Sylvain, Jenny, Sarah, Clara, Martin, Céline, Hélène, Raymonde, Roland, le public, Jodo/Dieu.

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