Maudit Journal 2019 – Day Four (partie 1)

 

Vendredi 25 janvier – 17h30. Passage Juliet Berto

Notre fringuant Vidéophage est en grande discussion en attendant l’ouverture des portes.

— Franchement mademoiselle No, ça serait comme un genre de crime de pas venir voir le film de 18h. Les autres, je dis pas, mais celui-là… Un crime !
— Tu n’as pas l’impression que tu exagères un peu, quand-même ?
— Moi ?! Mais alors, pas du tout ! Vous voyez 2001, l’odyssée de l’espace ? Eh bien, Les Monstres attaquent la ville est aux films de grosses bébêtes ce que 2001 est à la science-fiction : un in-con-tour-nable. Ah, Mademoiselle Jenny ! Vous tombez bien ! Dites-y, à Sarah, qu’il faut absolument qu’elle reste pour la séance !
— Sarah, il faut absolument que tu restes pour la séance.
— Ah, vous voyez ? Si Mlle Jenny le dit, c’est que…
— Parce que le soi-disant spécialiste du cinéma de genre ici présent qui tente désespérément de te convaincre, il se trouve qu’il a grave les miquettes quand il est question de fourmis.
— […] C’est même pas vrai d’abord !
— Ah, voilà ! Tout s’explique. Et comment tu sais ça, Jenny ?
— C’est sa grand-mère qui me l’a dit l’autre jour. Minot, il s’amusait à dézinguer les fourmilières à coup d’essence à tondeuse et de pétards, jusqu’à ce que le cinéma de son patelin programme une soirée spéciale avec Quand la Marabunta gronde et Les Monstres attaquent la ville. Il en a fait des cauchemars pendant des semaines !
— Pfff, n’importe quoi…
— Tu tiens vraiment à ce que je rentre dans les détails ? Genre, le soir où tu avais trop bu de Canada Dry et que…
— C’est pas bien ce que vous faites, mademoiselle Jenny. Surtout que rayon dossier, j’en ai à revendre !

Piquant un fard, la jeune-femme l’attrape par le coude pour l’entraîner sans ménagement à l’écart d’une mademoiselle No qui a du mal à garder son sérieux.

— Alors déjà, pour mercredi, contrairement à ce que ton esprit mal tourné a cru voir, Sylvain m’a juste fait un pansement au doigt parce que je me suis coupée au boulot. On devrait jamais essayer d’ouvrir des bouteilles d’huile avec un couteau à viande.
— Ah ben non, c’est vraiment pas prudent. Et ça va mieux ?
— […] J’ai dit : « On devrait jamais essayer d’ouvrir des bouteilles d’huile avec un couteau à viande ».
— […] Ah, d’accord ! Faut que je vous donne le dictionnaire de Fred comme monsieur George me l’a demandé au téléphone, c’est ça ?
— Euh, ouais, mais tu n’es pas non plus obligé de le crier sur tous les toits. Allez, faut que je file préparer la suite des réjouissances.

Mlle Jenny

 

Passant par l’entrée de service, Jenny disparaît dans les coulisses de la salle, l’imposant livre de Jean-Pierre Andrevon sous le bras. Le Vidéophage rejoint Sarah pile au moment où Clara ouvre les portes.

— Du coup, vous restez mademoiselle No ? Parce que si vous restez pas, euh, j’aime pas trop aller au cinéma tout seul et…
— Te fatigue pas, va ; je vais rester. De toute façon, c’est ça ou les cours à potasser, alors…
— Ouais ! Comme ça, si j’ai un petit peu peur, je pourrais vous…
— Oui, tu pourrais. Mais crois-moi, tu ne vas pas le faire.
— […] Vous êtes dure avec moi, mademoiselle No.
— Tu connais le proverbe…
— C’est en forgeant qu’on devient vachement fatigué ?
— […]

 

18 h – LES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE ! (a.k.a. THEM!)
Une série B de « grosses bébêtes » signée Gordon Douglas, avec James Whitmore, Edmund Gwenn, Joan Weldon, James Arness.

Tourné en 1954, Les Monstres… est à classer dans les séries B de science-fiction étasunienne qui firent les beaux jours des doubles programmes de l’époque. En pleine Guerre Froide, le risque d’un holocauste nucléaire s’était immiscée jusque dans le quotidien des Américains et l’industrie cinématographique n’a pas tardé à s’emparer de ces peurs pour les projeter sur grand écran. Sous l’effet des radiations, les animaux se sont mis à grandir, à muter et à menacer l’humanité. Quand ce n’est pas l’homme lui-même qui devient monstre, fusionnant de manière plus ou moins volontaire avec de malheureuses bestioles qui n’avaient rien demandé. Ce n’est pas seulement la puissance incontrôlable de l’atome qui effraye, mais aussi les inconscients qui pensent pouvoir la maîtriser.

Les Monstres attaquent la ville et ses fourmis géantes pourrait servir de mètre-étalon au genre. Pour le meilleur, avec une montée en tension parfaitement orchestrée qui retarde au maximum l’apparition des créatures – et sans perdre le spectateur en cours de route –, ses effets spéciaux très réussis et sa tenue formelle impeccable. Mais le film véhicule également des gimmicks et des clichés qui seront malheureusement l’apanage du genre, comme la sempiternelle séquence « C’est pas sorcier » où des scientifiques tentent d’expliquer aux décideurs civils et militaires – et du même coup aux spectateurs – le pourquoi du comment de l’inexplicable, à grand renfort d’aides visuelles, de mots savants et de théories fumeuses. Dans « science-fiction », il y a « science » et à l’époque, il semblait indispensable de raccrocher la fantaisie à une réalité vaguement plausible – alors que l’imagination du public pouvait faire ce travail toute seule comme une grande, mais c’est un autre débat.
L’autre défaut lié au cinéma d’exploitation de cette époque, c’est la stéréisa… la stéréotypo… c’est son cortège de personnages stéréotypés. Le vieux scientifique débonnaire, le G-man taillé comme un footballer américain au sourire impeccable, l’enfant innocent, rien ne nous sera épargné. Quant au premier rôle féminin, si les codes du film noir lui avaient permis d’exister narrativement quelque part entre la vierge effarouchée et la garce magnifique, le cinéma fantastique de l’époque ne sait clairement pas quoi en fiche. Quelle que soit l’énergie déployée par l’actrice, elle se retrouve cantonnée au rôle de faire-valoir, de simple intérêt amoureux pour le beau-gosse de service, toujours « fille de » ou « sœur de », sans autre implication narrative que son charme discret et sa capacité à fonder une famille. Vous dîtes ? C’est une célèbre entomologiste ? Franchement, à l’exception de deux ou trois prises de paroles, en particulier dans la séquence explicative, elle est systématiquement dans l’ombre de son cher papounet qui reste the scientifique de référence. À de rares exceptions près, les femmes ont toujours été la cinquième roue du carrosse dans la SF américaine des fifties.

Si Les Monstres… tire une fois de plus son épingle du jeu, c’est grâce au personnage de flic opiniâtre interprété par l’excellent James Whitmore. Omniprésent dans la première partie du film, il est contraint de s’effacer lorsque l’agent du FBI débarque pour prendre les choses en main en roulant les mécaniques. Et le scénariste n’aura d’autre choix que de le supprimer lors de l’assaut final. N’empêche, c’est lui qui a marqué durablement des générations de spectateurs, et ce n’est que justice.

Le film était un des rares de la sélection à être diffusé en VOST – j’y reviendrai – et la copie, un « banal » blu-ray, était superbe. Comme quoi, y’a pas débat : les bécanes 4K de chez Sony, c’est la classe internationale pour la vidéoprojection.

 

Jean-Pierre Andrevon

 

— C’est bon Guillaume, tu peux sortir de sous le fauteuil.
— Nan, mais j’ai fait tomber mon téléphone tout à l’heure et…

Et les lumières se rallument dans la salle. Un peu plus loin, Raymonde s’étire et baille à s’en décrocher la mâchoire.

— Dites, mademoiselle No, Vous avez remarqué comme les basses étaient surpuissantes ? À certains moments, j’ai même eu l’impression que le sol tremblait.
— Euh, je crois qu’en fait de basses, c’est notre voisine qui a piqué du nez à plusieurs reprises pendant le film… Mais, où tu vas comme ça ?
— Désolé de vous abandonner, faut absolument que j’attrape Monsieur Andrevon pour lui faire dédicacer mon exemplaire du Travail du Furet.
— C’est marrant ça. Je croyais que tu le détestais…
— Ben, non. Enfin si, quand il parle de cinéma, parce qu’on n’est vraiment pas sur la même longueur d’onde. Ou quand il chante. Mais question littérature, y’a pas photo : c’est un cador.

Naviguant à contre-courant des autres spectateurs, le Vidéophage parvient à rejoindre le célèbre auteur grenoblois au moment où il prend congé de Peggy, la directrice de la Cinémathèque de Grenoble.

— Ah, monsieur Andrevon ! J’ai bien cru que j’allais vous rater !
— J’en déduis que la présentation du film vous a plu ?
— Euh, pour être parfaitement honnête, j’ai pas écouté.
— ???
— Nan, parce que ça m’aurait tellement agacé que j’aurai pas pu vous aborder après la séance.
— !!!
— Ben oui, ça la ficherait carrément mal si je m’attaquais à vous. Physiquement, je veux dire. Déjà, je suis sûr que vous l’auriez mal pris, et vu mon passif, c’était un coup à me retrouver interdit de festival à vie.

Lorsqu’il se baisse et commence à farfouiller dans son sac, le vénérable écrivain recule prudemment, en prenant bien soin de ne pas le quitter des yeux.

— Bon sang, mais où est-ce que je l’ai mis ce bon dieu de… Ah, le voilà !

À partir de là, tout s’enchaîne très vite. Au moment où il parvient à extirper Le Travail du Furet de son sac, Jean-Pierre Andrevon bondit entre deux rangées de fauteuils, histoire de se mettre à l’abri d’un mauvais coup. En même temps, un objet vient s’écraser sur le sol dans un boucan de tous les diables, pile à l’endroit où l’écrivain se trouvait moins d’une seconde avant. Tétanisé, le Vidéophage a juste le temps d’apercevoir une silhouette penchée par-dessus le balcon avant de se retrouver plaqué au sol, à quelques centimètres du mystérieux objet tombé du ciel. Enfin, du balcon, si vous arrivez à suivre cette trépidante scène d’action. « Nom d’un p’tit bonhomme en mousse, se dit-il juste avant de perdre connaissance, mais qu’est-ce qu’il fiche là, ce bon dieu de 100 ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction ? »

 

20h – LA REVANCHE DE KING-KONG (a.k.a KINGU KONGU NO GYAKUSHU, a.k.a KING KONG ESCAPES)
Un Kaiju Eiga – ou film de monstre japonais, pour les non-japonisants – co-produit avec les États-Unis, signé Ishiro Honda, maître incontesté du genre et avec les effets spéciaux d’Eiji Tsuburaya. Dans les rôles principaux : King Kong, Mechani-Kong et Gorosaurus 1.

 

Comme je le confessais courageusement à Fabien Mauro – mais quelques jours après la fin du festival et via Fesse Bouc, hein, faut pas déconner non plus –, le Kaiju Eiga, à l’exception du Godzilla séminal de 1954, c’est pas vraiment ma tasse de thé. À quoi cela peut-il donc bien tenir, vous demandez-vous ? Très bonne question, merci de l’avoir posée. Je dirai, au principe de croyance. Il en va des effets spéciaux comme de la religion : si on n’accepte pas de se laisser berner, c’est mort. Par exemple, j’ai été fasciné dès mon plus jeune âge par les effets spéciaux de Ray Harryhausen sur Jason et les Argonautes. Résultat : le principe de croyance dans la stop-motion fonctionne à plein régime avec mézigue. Idem pour les maquettes et les marionnettes, parce que j’ai été biberonné à Cosmos 1999 et aux Sentinelles de l’air. Et ce n’est pas qu’une question d’âge : ça a marché plus tard avec les gunfights impossibles de John Woo ou les effets numériques approximatifs des superproductions asiatiques comme les Detective Dee : malgré les invraisemblances, j’accepte de croire en ce qui m’est montré, et cela ne vient pas parasiter ma réception du film. Par contre j’ai toujours eu du mal avec la motion-capture ou les gugusses en costumes de monstres qui écrabouillent des maquettes de villes.

Du coup, le King Kong de cette sympathique coproduction, avec sa tronche de ravi de la crèche, me laisse froid. Je préfère largement le robot du docteur Who… euh, pardon, du docteur Wu qui le prend comme modèle. Oh, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : le film n’est pas bien méchant, hein, il s’avère même sympathique par moments, avec quelques séquences pop rigolotes et des méchants cartoonesques au possible. Mais entre la VF 2, les combats de catch entre cascadeurs costumés et un personnage principal américain imbitable en GI Joe d’opérette sur le retour, je n’ai jamais réussi à rentrer dedans. Quant à la délicieuse Linda Miller, l’actrice a beau se démener pour tenter de faire exister son personnage à la Fay Wray, rien n’y fait. Les séquences la mettant en scène avec son amoureux poilu tombent narrativement comme un cheveu sur la soupe et sont plus embarrassantes qu’autre chose. Non, décidément, ce n’est pas ce film qui me réconciliera avec le genre.

Et quelques acteurs humains, me glisse-t-on dans l’oreillette. Mais franchement, d’un point de vue de Kaiju, les humains se ressemblent tous…
2 VF qui, fort heureusement, nous épargnait les accents ridicules. C’est toujours ça de pris !

(À suivre…)

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