Maudit Journal 2014 – Day Zero

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Jeudi 16 janvier 2014, 6h30 – Dans la cuisine, le Vidéophage fait les cent pas en grommelant. Sur la table, un cahier, un crayon et un mug de café froid depuis longtemps. Un bruit dans le couloir le fait sursauter et sa grand mère apparaît dans l’embrasure de la porte.

― « C’est toi qui fait tout ce raffut ? Qu’est-ce que tu fiches debout si tôt ?
‘Tain mamie, comme tu m’as trop fait peur !
Oui, ben que ça ne t’empêche pas de mettre un euro dans le bocal à gros-mots !
Pardon mamie… J’arrive plus à dormir, j’ai trop peur d’oublier quelque chose pour ce soir.
Mais c’est pas mardi prochain que ça commence le festival ?
Ben non, c’est ce soir en fait. Pré-ouverture qu’ils appellent ça. Ça se passe à Voreppe et C’est moi qui gère la soirée.
― C’est vrai ?
― Voui. J’ai postulé pour filer un coup de main cette année et Karel
(voir photo) m’a proposé un stage.
― Mais c’est génial, ça !
― T’emballe pas non plus, rien n’est joué. J’ai insisté pour
ne rien manquer de la rétrospective et du coup ça ne lui a pas trop plu. Elle m’a dit que pour ce genre de poste, il y avait de la concurrence et que je devais faire mes preuves.
― Ah mais d’accord ! C’est après ça que tu traficote depuis plusieurs mois. Les coups de fils à voix basse, le défilé des visiteurs mystérieux, les sorties impromptues en plein milieu de la nuit.
Mais pourquoi tant de discrétion ?
― Ben, à cause de Kévin, mon concurrent pour le poste. C’est un sournois de la pire espèce c
elui-là, et depuis que je l’ai surpris à farfouillé dans mes mails aux bureaux du CCC je suis obligé de faire hyper attention.
― Mon dieu, mais c’est qui ce Kévin ? Un de ces futurs maîtres du monde aux dents acérées élevé dans une école de commerce ?
― Euh, non. Karel m’a dit qu’il était en troisième à Stendhal…
(…)
Oui, ben tu sais pas comment ils sont les collégiens de nos jours…
Ah non, c’est sûr, présenté comme ça, je comprends mieux tes insomnies.
Pfff… c’est pas gentil de se moquer. Tu te rends pas compte, je vais devoir tout gérer du début jusqu’à la fin, l’accueil du public, la caisse, l’intervenant, la projection… Heureusement que tu seras là pour me soutenir !
(…) Pardon ? T’as pas dans l’idée de me faire déplacer jusqu’à l’autre bout de l’agglo ce soir ? A mon âge ?
Pfff, n’importe quoi ! Déjà, c’est pas si loin, et ton sois-disant grand âge, ça t’as jamais empêchée d’aller faire ton poker du jeudi à St Martin d’Hères…
Pute borgne, mais comment tu sais ça, toi ?
Tu sais bien que Paulette m’adore ! Et excuse-moi, mais le coup du club de tricot c’était moyen comme couverture. Tu seras pas dépaysée, tes copines de débauche viennent avec nous.
Ah d’accord, c’est une conspiration, quoi ! Si je n’ai pas le choix
Merci mamie, t’es la meilleure ! Mais que ça ne t’empêche pas de mettre un euro dans le bocal à gros-mots… »

Karel "Maîtresse" Quistrebert

Karel « Maîtresse » Quistrebert

 

Panic sur Florida Beach, de Joe Dante (1993)

PanicQuelle belle manière d’ouvrir cette 6ème édition des Maudits Films avec… un film maudit. Sorti en 1993 dans l’indifférence générale, cette petite merveille signée Joe Dante ne méritait pas un tel échec commercial. Même si depuis il a été réhabilité grâce, entre autre, à une superbe édition vidéo signée Carlotta, cela n’excuse pas le manque de curiosité des spectateurs de l’époque. Hommage vibrant aux films de monstres des années 50 qui bercèrent les jeunes années du réalisateur de Gremlins, témoignage de la fin d’une époque (1962) car, comme le précisait notre fringuant « analyste filmique » Laurent Huyart (voir photo), les Étasuniens allaient perdre leur innocence un an plus tard à Dallas, triple mise en abîme parfaitement maîtrisée (Nous regardons des spectateurs dans une salle de cinéma qui eux-même regardent un film qui luimême les regarde), Panic sur Florida Beach est un cocktail imparable d’intelligence, d’émotions et de références. Une œuvre autobiographique d’une grande humilité. John Goodman, croisement improbable entre Alfred Hitchcock et William Castle, emmène derrière lui un casting parfait, depuis les interprètes des adolescents jusqu’aux habitués du réalisateur : Robert Picardo, Dick Miller, John Sayles 1 et le regretté Kevin McCarthy bien sûr. Le long-métrage foisonne de détails, au point que chaque visionnement apporte son lot de découvertes. Par exemple, le film fictif que les spectateurs de Key West découvrent, Mant, respecte scrupuleusement les codes du film de monstre des années 50. Bourré d’humour, il n’est jamais parodique et les acteurs semblent tout droit échappés de cette époque. Au delà des clins-d’œil visuels comme les affiches de films et les revues que collectionne le jeune héros, Panic… rend hommage à toute la filière du 7ème Art, depuis les producteurs de série B jusqu’aux petites mains qui officient dans l’ombre des salles obscures. Le discours passionné que Lawrence Woolsey tient au personnel du cinéma donnera des frissons aux caissiers et projectionnistes d’aujourd’hui, seuls épargnés par la conjoncture économique désastreuse qui menace notre gagne-pain. Apportant un étrange écho aux mutations actuelles (téléchargement, baisse de fréquentation), Panic… nous rappelle que l’exploitation cinématographique connaissait au début des années 60 une crise sans précédent avec la concurrence de plus en plus agressive de la télévision. Voir le personnage interprété par John Goodman multiplier les procédés techniques plus improbables les uns que les autres (Atomo-vision, Rumble-rama) peut faire sourire, mais ce serait oublier que les formats panoramiques comme le Cinémascope ou les balbutiement de la 3D ont été mis en place à cette époque pour contrecarrer l’arrivée massive de la petite lucarne dans les foyers étasuniens.
Sans jamais être déprimant, le film ne cache rien des inquiétudes et des menaces qui pesaient su
r la société américaine, trop engoncée dans sa peur des rouges pour se rendre compte que les années fastes d’après guerre touchaient à leur fin. Le film se termine sur les deux jeunes protagonistes du film observant avec soulagement les hélicoptères de l’armée qui regagne leur base, la crise des missiles de Cuba ayant trouvée une solution politique. Mais Dante de rajouter un gros plan sur un de ces aéronefs, étonnamment granuleux par rapport au reste du métrage. L’inconscient collectif étant passé par là, on ne peut s’empêcher de penser aux images d’actualités de la guerre du Vietnam filmées en 16mm qui allaient déferlées sur le monde et lancer une vague de contestation populaire sans précédent.

1 John Sayles a rencontré Joe Dante au sein de l’écurie Corman, et les deux hommes sont rapidement devenus très proches. Réalisateur un peu sous-estimé chez nous, on lui doit entre autre le magnifique Lone Star que je vous recommande chaudement (A ce sujet, c‘est Chris Cooper qu’on cherchait mon cher Laurent ! Matthew McConaughey n’y jouait que son père dans les flash-back).

Laurent Hyart, notre anafilm lystique préféré

Laurent Huyart, notre « anafilm lystique » préféré

 

Voreppe, aux environs de minuit – Épuisé, le Vidéophage se contorsionne entre les sièges du deuxième rang pour ramasser les restes de Mikado et de fraises tagada qui traînent sur la moquette. Il faut toujours qu’il y ait des pénibles pour faire du grabuge : entre les crissements des emballages et les ricanements continu, il a été obligé d’intervenir plusieurs fois pour calmer les ardeurs des indélicats. Ah, ces jeunes ! Fort heureusement, rien de comparable avec les spectateurs américains du film qui jetaient du pop-corn à pleine poignée sur l’écran et sur le pauvre directeur de salle. Ayant enfin réussi à déloger un chewing-gum coincé sous un siège, son regard tombe sur une paire de bottes en cuir noir qui ne pouvaient appartenir qu’à une seule personne. Il déglutit en se redressant, et se retrouve devant la déléguée générale du Festival. Le verdict allait tomber, et même s’il n’avait rien à se reprocher, son estomac faisait des nœuds. Une bonne partie de l’équipe du CCC avait fait le déplacement, et son pote Christophe (voir photo) ne l’avait pas lâché d’une semelle, caméra en main, à enregistrer ses moindres gestes sur ordre de la chef des Maudits Films.


― « 
Bon, à part les zigotos du second rang, ça s’est bien passé. Je t’annonce officiellement que tu es embauché comme stagiaire pour cette 6ème édition du Festival des Maudits films de Grenoble.
Oh merci, merci, merci ! Quand je vais dire ça à mamie !
Oui, remercie-les bien, elle et ses copines. Si elles ne m’avaient pas proposé de participer à leur club de tricot
Alors on fait comment ? On se dit ‘tu’ et on s’appelle par nos prénoms ?
Et pis quoi encore ?!
Euh, pardon.
Pardon qui ?!
Pardon, maîtresse.
J’aime mieux ça.
Bon ben, on se retrouve à quelle heure mardi ?
Comment ça, ‘mardi’ ? Je veux te voir lundi à 8h aux bureaux du CCC !
(…)
Ta grand-mère m’a dit que tu as posé une semaine de vacances à partir de lundi, c’est ça ?
Euh, oui mais…
Pas de ‘mais’ ! Rendez-vous lundi matin. Et mets des vêtements chauds, ça serait dommage que tu attrapes la mort en collant des affiches. Tu te rappelles de Kévin, le collégien ? Ça sera ton binôme.
(…)
Quelque chose ne va pas ?
Non maîtresse, c’est juste que, enfin, je pensais que…
Ah ben voilà ! C‘est ça le problème. Faut arrêter de penser, et faire ce que je dis, tout simplement. Si t‘imaginais te la couler douce en regardant des films, tu tes mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude, mon bon ami. Pas de glandouille aux Maudits, tout le monde est là pour bosser, surtout le stagiaire qui me sert d’escl…, euh, d’assistant personnel ».

Et Karel de le planter là, au milieu des rangées de fauteuils. Il lui fallu quelques minutes pour encaisser la nouvelle. Elle l’avait appelé son « assistant personnel »…
(A SUIVRE…)

Christophe "Animal" Berthelot

Christophe « Animal » Berthelot

 

Remerciement chaleureux : Laurent « Eddy Mitchell forever » Huyart, aux interventions toujours impeccables. Maîtresse Karel, Christophe et toute l’équipe du CCC venue en force. La bande de sales gosses qui gravitent autour de la meilleure librairie grenobloise de la terre : Fred, Sylvie, Del’, Pedro, François (Ça m’a trop fait plaisir de vous voir). Les spectateurs grenoblois qui ont fait le déplacement (et c’est pas grâce au Petit Bulletin, Grrrr…), les spectateurs voreppins que je n’avais pas du tout menacé de représailles sanglantes si je ne les voyais pas (coucou Johan) et, bien entendu, le génial Joe Dante qui est en train de tourner (enfin!) son nouveau film. D’ailleurs, jetez-vous sur l’excellente revue Torso qui lui a consacré son numéro 8. Et bons Maudits Films à toutes et à tous !

 

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