Maudit Journal 2014 – Day Two

Bandeau-journal

10h – salle polyvalente de Fontaine, juste à côté de Grenoble.

― « Qui veut prendre la parole ? Allons, ne soyez pas timides !
― Aheum…
― Oui,
monsieur ? Approchez-vous, n‘ayez pas peur. Nous sommes entre amisVoilà, c’est bien.
― Aheum… Bonjour, je m’appelle le Vidéophage…
Bonjour le Vidéophage !
Je vois que vous êtes nouveau. Vous n’allez sans doutes pas me croire, mais vous avez fait le plus dur en venant jusqu’à ce pupitre. Maintenant, faut ouvrir les vannes. Vous partagez ce que vous voulez, personne ne vous jugera. On est tous là pour vous écouter. Alors, qu’est-ce qui vous amène ? Alcool, drogue, jeu, sexe ?
Euh, non madame. Rien de tout ça. Même si depuis que j’héberge des catcheurs mexicains, mon foie en a pris un sacré coupNon, en fait je vis une expérience professionnelle assez intense depuis quelques jours et je n’arrive pas à gérer
Oui, c’est bien, continuez
C’est terriblement dur madame. J’essaye d’être à la hauteur de la tâche, mais j’ai peur d’y laisser mon âme en cours de route. Je suis à bout. Tenez, hier soir par exemple, j’ai remplacer l’ouvreuse au débotté.
Remplacer l‘ouvreuse ?
Oui, je travaille pour un festival de cinéma.
Ah, je vois. Le festival des comiques de l’Alpe-d’Huez !
() Ah d‘accord. Bon, ben c’était super. Je vais y aller, moi
Non, non, ne partez-pas ! Je suis désolée, je ne voulais pas vous vexer ou quoi que ce soit.
Oui, ben c’est un petit peu réducteur quand même, madame ! Y a pas que la comédie dans la vie, y a aussi les Maudits Films !
() Les maudits films ? Comme dans le Festival des Maudits Films, c’est ça ? Ah, mais d’accord ! Vous travaillez avec Karel ! Et, juste pour me faire une idée, il y en a d’autres d’autre qui font partie de l’équipe du festival aujourd’hui ? »
Timidement, u
ne douzaine de mains se lèvent, soit environ les trois quart de l’assemblée qui commence à s’animer.
― « 
Moi j’en ai trop marre de courir après les clefs. J’ai l’impression que j’y passe ma vie !
Te plains pas Jenny, tu t’en sors bien. Je fais des cauchemars, avec des crocodiles haribo géants qui attaquent la salle Juliet Berto…
Wahou, Christophe ! Ça me fait trop plaisir que t’en parles parce que moi, j’ai été obligée de tripler ma dose quotidienne de sucre pour tenir le choc. Pas vrai Claire (voir photo) ?
NE ME PARLE PAS DE SUCRE !!! Désolée Sophie, c’est à cause de cette saleté de machine à barba-papa qui veut pas marcher correctement. J’suis à bout. Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais dans la salle 2 du Club, a essayer d’en faire monter une devant les spectateurs et les membres du jury. Ça marchait pas, je commençais à paniquer, et je les voyais remplir leurs petits bulletins de vote, là ! Rien que d’y repenser…
Au fait, elle est passée où la thérapeute ? Elle est partie ?
― O
n dirait bien. Attendez, elle a laissé un mot : Chers anonymes, je serai absente de maintenant jusqu’au dimanche 26 janvier inclus. Pas la peine d’essayer de me joindre par téléphone, je vais de ce pas le jeter dans le première poubelle venue. En cas d’urgence, merci de m’oublier »

 

Claire, caution démocratique de la compétition

Claire, caution démocratique de la compétition

 


14h30 – Frankenweenie, de Tim Burton (2012)

aff FrankenweenieS’il y a bien un film dont je me méfiais cette année, c’est celui-ci. Et sans l’intervention programmée du professeur Benjamin Cocquenet (voir photo), j’avoue que j’en aurai profité pour grappiller quelques heures de sommeil réparateur. Comme je l’évoquais avec mes catcheurs mexicains à l’issue de la séance, J’ai un sérieux problème avec Tim Burton. Si vous me demandez mes 5 films préférés, Batman le défi sera en bonne position. D’ailleurs, la simple évocation de ce chef d’œuvre déclenche en moi des frissons extatiques incontrôlables. Brrrr ! Dans les années 90, Burton accomplissait tout ce que Spielberg n’avait fait qu’effleurer au cours de la décennie précédente : un pont entre deux mondes, celui de l’épouvante et de l’enfance, ouvrant au passage une fenêtre sur le cinéma bis qu’il adorait. C’est dire si le virage amorcé à l’orée des années 2000 a été dur a accepter. Oui, Frankenweenie est sans doutes ce qu’il a fait de mieux depuis Sleepy Hollow (1999), avec de vraies fulgurances formelles – le soin apporté aux raccords dans la première partie du film – et contextuelles – la citation, à deux reprises, du film qui a traumatisé le plus d’enfants au monde : Bambi. Seulement voilà : tout ce qu’il nous propose ici, il l’a déjà abordé, et en mieux. Les clins d’œil adressés au cinéma de son enfance – que le docte Benjamin a magistralement exposé aux jeunes spectateurs de la séance – imprègnent l’ensemble de sa filmographie (Ed Wood, Edward). Les références à son cadre de vie banlieusard aussi (Edward…, encore et toujours). Sans oublier les auto-citations qui fatiguent ici à force d’être assénées à coups de marteau, alors qu’elles étaient si discrètes dans Sleepy Hollow. On touche au cœur du « problème Burton ». Pour les endormi-e-s du premier rang, Frankenweenie est le remake king size d’un court métrage qu’il avait réalisé chez Disney en 1984. Mais il n’avait pas eu les honneurs d’une diffusion quelconque à l’époque, pas plus que le très beau Vincent auquel cette version emprunte beaucoup graphiquement parlant. Le réalisateur avait fini par se faire éjecter de la maison de Mickey pour anarchisme cinéphilique et outrage aux bonnes mœurs héritées de l’oncle Walt. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et les deux partis se sont rabibochés pour notre plus grande tristesse. De trublion potache placardisé, Tim s’est transformé en réalisateur aux ordres, replié sur son glorieux passé et en panne d’inspiration. Par exemple, le traitement réservé aux camarades de classe de Victor, héros de cette version 2012 et faux-jumeau édulcoré du personnage principal de Vincent, est révélateur de la déchéance du réalisateur. Lui qui jadis se mettait systématiquement du côté des monstres en fustigeant la bien-pensance normée de la société en fait ici… les « méchants » de l’histoire. En vieillissant, Burton a fini par se couler dans le moule hollywoodien en surfant honteusement sur l’air du temps, celui des samples, des boucles et des remakes. Et oui, cela me fait enrager parce qu’à une époque, il était celui qui farfouillait dans les recoins les plus sombres du septième art pour en ramener de vrais morceaux de terreur qu’il insufflait dans le cinéma commercial.

 

Benjamin

Le professeur Cocquenet en pleine intervention

 

18h – The Act of Killing, de Joshua Oppenheimer (2012)

aff the actL’ami François Cau (voir photo) nous a tout de suite mis dans l’ambiance en présentant la première grosse claque de la compétition : « Vous allez voir le meilleur film d’horreur de 2013 ». Seulement voilà, The Act of Killing est un documentaire. Produit par Werner Herzog – et on comprend que le réalisateur de Grizzly Man se soit intéressé au projet d’Oppenheimer –, le résultat est tout simplement glaçant. Si certains d’entre vous voient encore le documentaire comme une captation objective du réel, j’ai le regret de vous annoncer qu’il n’en est rien. Déjà, la simple présence d’une caméra modifie le comportement de la personne filmée, qu’elle le veuille ou non. Et puis, derrière les prises de vues, il y a le travail du montage qui peut faire dire à peu près tout et n’importe quoi à une image. L’intelligence – et du même coup les limites – de The Act repose sur un savant jeu de dupes, avec tout ce qu’il faut de mises en abîmes et de manipulations acrobatiques. Jugez plutôt : un réalisateur anglais débarque en Indonésie pour proposer aux survivants des massacres de 1965 la mise en scène d’une fiction qui raconterait leur version de l’histoire. Les survivants en question étant les responsables de la mort d’entre 500 000 et 1 million de communistes au sens large – c’est à dire d’opposant au régime en place. L’idée proposée aux deux principaux protagonistes, des truands respectés affiliés au groupe paramilitaire d’extrême droite Pemuda Pancasila, est de rejouer les principaux événements – enlèvements, tortures, assassinats, viols – en utilisant les codes de leur genre de prédilection : le film de gangster, bien entendu. De ce projet-là, il n’y aura que peu de séquences dans The Act of Killing puisque le véritable projet d’Oppenheimer est de montrer les rouages du mal qui ronge ces vieillards arrogants. La quasi totalité du métrage est ainsi constituée des repérages, des mises en places et des répétitions qui vont peu à peu permettre aux spectateurs de saisir toute l’horreur de la situation indonésienne. Le rôle principal de cette tragédie revient à Anwar Congo, petite frappe bas du front qui trouva dans les massacres de 65 l’opportunité de gravir les échelons sociaux à moindre frais. Grand-père un peu canaille aux costumes zazou, il nous fait son numéro tout au long du film, pensant manipuler un réalisateur qui n’en espérait sans doutes pas tant. A travers lui se dessinent les horreurs du carnage, entre des considérations purement techniques – il explique non sans fierté avoir inventé le moyen le plus économique pour assassiner les communistes à la chaîne sans se salir ni se fatiguer – et des remords proprement indécents dont on ne peut que remettre en cause la crédibilité ; mais surtout, on découvre en filigrane le portrait d’un pays sinistré par trente années de dictature et d’exactions, empêtré aujourd’hui dans une soi-disant démocratie qui n’est rien d’autre que la continuité du régime précédent. On se demande comment la population, écrasée par le pouvoir officiel et les groupes maffieux ou paramilitaires à sa solde, pourra un jour retrouver un semblant d’espoir et d’autonomie politique. La misère, accentuée par les rackets permanents, pousse les votant à choisir le candidat fantoche qui leur fera des petits cadeaux. Pire, on ne voit plus la moindre lueur d’espoir dans le regard des enfants. Le seul qui profite largement de la situation, c’est ce bon vieux capitalisme dans son expression la plus abjecte : des boutiques de luxe où les anciens tortionnaires viennent faire leurs emplettes en famille. Alors oui, le réalisateur manipule la chronologie du tournage afin d’appuyer son propos, et la séquence à la fin du film où Congo semble accuser physiquement le coup face à l’horreur de ses actes est clairement mise en scène pour accentuer le malaise du public. Mais comme je l’expliquais en début de chronique, cela fait partie de l’ambiguïté inhérente au genre documentaire. Tu avais raison mon cher François, c’est le meilleur film d’horreur de l’année. On en ressort abasourdi, avec une bien piètre opinion de l’espèce humaine.

 

François Cau

François Cau

 

20h – Outrage, de Ida Lupino (1950)

Aff OutrageAprès une course effrénée dans les rues de Grenoble, nous arrivons pile-poil pour le début d’Outrage, ratant tout de même la présentation du film assurée par l’équipe du CCC. J’ignorai donc à quel genre rattacher ce long-métrage dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Sortant de The Act of Killing, grand moment de déconnade et de second degré, je me suis dit dès les premiers plans : « chouette, un film bien désespéré pour clôturer la journée ! Merci Karel ! ». En fait, non. Il s’agit d’un mélodrame et seule la première moitié du film relève du film noir. Mais quelle première moitié ! En plein code Hays, la réalisatrice se permet d’aborder frontalement la question du viol et de ses répercutions sur le quotidien de la victime. Ann Walton, employée modèle, fille à papa dévouée et future jeune-mariée – l’accomplissement par excellence pour une femme dans les années 50 – se fait agresser en rentrant de son travail. La séquence de la poursuite est magistrale, on se croirait dans un film de Tourneur tant la montée de la tension est parfaitement traduite par le montage, l’utilisation des décors et la mise en scène. La censure de l’époque étant implacable, Ida Lupino doit tout suggérer, ce qui relève du tour de force puisque, par exemple, l’utilisation des mots « viols » et « agression » lui étaient strictement interdit. Qu’à cela ne tienne, la construction de la séquence elle-même agira comme une métaphore de ce qui ne peut être cité : va et viens du perpétrateur et de sa victime au sein d’un décors fixe, écarts qui se resserrent, montage de plus en plus rapide jusqu’à la chute d’Anne qui se retrouve au sol à la merci de son bourreau qui la domine. La plus belle séquence du film arrive un peu plus tard, lorsque la jeune femme encore convalescente décide de retourner travailler. Métaphore de l’impossibilité à retrouver une vie normale, ce simple trajet à pied devient un véritable calvaire où les hommes qu’elle croise, tous interchangeables, la terrorisent et où les femmes la regardent de travers avant de médire dans son dos. La suite du film est plus classique, plus attendue, avec sa campagne rassurante, son histoire d’amour chaste et son happy-end obligatoire. Et bien vous savez quoi ? Après une journée comme celle-ci, ça fait du bien !

 

Remerciements : Benjamin & Richard, Claire & Sophie, Karel & François, Belle & Sébastien, Tom & Jerry, Laurel & Hardy etc. Christophe « Les crocos sont arrivés au bureau, je répète : les crocos sont arrivés au bureau » Berthelot, Loïc Chemin, l’équipe du CCC, mes plus plates excuses à Sylvie que j’ai à peine eu le temps de saluer, et surtout… surtout un immense cri du cœur aux petites mains du Festival qui œuvrent dans l’ombre pour que tout se passe bien. Et vous savez quoi ? Ça se passe trop bien !

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