Maudit Journal 2013 – Interlude (bis)

Samedi 26 janvier, 6h45 – Appartement de la grand-mère du Vidéophage. Alors que ce dernier martèle fébrilement les touches de son clavier, on frappe à la porte. Il le remarque à peine, et de toute façon, sa grand-mère est réveillée depuis longtemps alors elle va y aller… Pourtant, les coups redoublent.

 – « Police ! Je vous entends tapoter à travers la porte. Faut ouvrir, s’il vous plaît !!! »

Interloqué, le Vidéophage suspend son geste et tend l’oreille… A l’exception des vociférations du pandore, l’appartement semble étrangement silencieux. Il enfile prestement un kimono par dessus son caleçon et son tee-shirt « Scorpion » maculé de miettes de hot-dogs. A l’entrée, les coups se font insistants.

 – « Je vous préviens, suis assermenté! Si vous ne venez pas immédiatement ouvrir, j’enfonce la p… euh… j’appelle un serrurier !
– Voilà, voilà, y a pas le feu ! » Le Vidéophage se fige à mi-parcours. « Non mais euh… sérieusement, y’a pas le feu, hein ?! »

Un doute l’étreint. Il rebrousse chemin, attrape son ordinateur portable et se précipite dans la chambre de sa grand-mère. Il se rappelle alors qu’on est samedi, et le samedi, mamie va faire son marché de bonne heure.

 – « Au nom de la loi, ouvrez ! »

L’injonction du policier le ramène à la réalité. Il pose l’ordinateur sur le guéridon avant de déverrouiller la porte d’entrée. Derrière, il trouve un quinquagénaire engoncé tant bien que mal dans son uniforme de condé trop petit, son képi sous le bras. Et cette vieille fouine de madame Robert, en robe de chambre et bonnet de nuit, les narines frémissantes et le regard mauvais. Madame Robert, c’est la voisine du dessus. Une sacrée peau de vache, toujours collée à sa fenêtre à rouspéter, « une emmerdeuse modèle géant » comme dirait sa mamie. D’ailleurs, elle démarre au quart de tour :

 – « Tenez, c’est lui ! J’en était sûre ! De la graine de voyou, comme sa grand-mère ! Depuis qu’il est venu habiter ici, y a pas un jour sans malveillance. Un coup c’est le courrier de monsieur Dariot qui disparaît, une autre fois c’est le paillasson de l’entrée qu’on retrouve tout tourneboulé, et puis pas plus tard qu’hier, j’ai retrouvé un sceau plein d’huile de vidange dans la poubelle verte ! Arrêtez-le, monsieur l’agent, il ne mérite que…

D’un geste, le gardien de la paix met fin à la diatribe de la voisine et tente de la faire reculer.

 – « Merci madame Robert, merci pour toutes ces précisions, vous pouvez rentrer chez vous à présent. Je m’occupe de ce dangereux contrevenant. »

La veille se tait, mais ne bouge pas d’un millimètre. Le pandore se retourne alors vers le Vidéophage qu’il dévisage de la tête aux pieds. Il esquisse un sourire.

 – « Jolie, la robe…
– C’est un kimono japonais. C’est unisexe. Un peu comme la gaine que vous portez sous votre chemise… »

En un éclair, Le sourire du policier s’est effacé. Le Vidéophage dégluti.

 – « Monsieur, nous avons reçu une plainte pour des nuisances sonores. Des… (Il sort un calepin d’une poche) …’des bruits de tapement continuels et des haussements de voix incluant de nombreux jurons’, lit-il consciencieusement. Qu’avez-vous à répondre à ceci, jeune-homme… ? »

Le vidéophage reste sans voix. Madame Robert en profite :

– « Je suis sûr qu’il se disputait avec sa grand-mère pour une histoire de sous. Même que si ça se trouve, il lui a fait la peau pour toucher l’héritage. Dîtes, vous sentez cette odeur monsieur l’agent ? C’est l’odeur de la mort!
– C’est vrai qu’il y a une drôle d’odeur, monsieur, reprend le policier. Ça ne vous dérange pas si je jette un coup d’œil… ? »

Sans attendre la réponse, le gardien de la paix s’engouffre dans l’appartement, talonné par madame Robert. Humant l’air ambiant, il se rapproche de la chambre du Vidéophage et pousse la porte entrouverte. Perplexe, il marque un temps d’arrêt avant de hocher tristement la tête de gauche à droite.

– « … Faudrait aérer un peu… Et vous débarrasser des restes de repas, sinon vous allez attirer toute la faune du quartier. Et puis… (il se tourne vers le Vidéophage et faisant la grimace) … une bonne douche ne vous ferait pas de mal, mon garçon »
– C’est que, monsieur l’agent, en ce moment c’est le Festival des Maudits Films, et je dois tenir un journal sur mon blog. Les tapements, ça doit être quand j’écris sur l’ordinateur. Les insultes, c’est que quand j’écris mal, des fois, je m’enguirlande moi-même. Ma grand-mère, comme elle dort avec des boules quiès alors ça la dérange pas ; mais dès dimanche, je vais ranger ma chambre. De toute façon, il ne me reste plus qu’un article à faire demain et… Promis madame Robert, je ferai moins de bruit… »

Le policier observe alors attentivement le jeune-homme. C’est vrai qu’il ne ressemble plus à grand-chose, le pauvre : le manque de sommeil se lit sur son visage, et l’abus de caféine provoque des tremblements incontrôlés dans ses membres. Le représentant de l’ordre soupire.

– « Bon, ça ira pour cette fois. Mais que cela ne se reproduise pas, hein ?! Et pis là, faut aller dormir un peu mon vieux, sans quoi vous allez finir à l’hôpital. Allez, pas la peine de me raccompagner, je connais le chemin ! »

Faisant volte face, l’agent de police bute sur madame Robert, les mains fermement calées sur les hanches, au bord de l’explosion.

– « Vous laissez courir ? Même pas une petite amende ?! Il empêche les brave gens de dormir avec son tapage, et il s’en tire avec une simple remontrance ?! Ah mais ça ne va pas se passer comme ça, je veux voir votre supérieur ! Si vous refusez de faire respecter la loi, je vais…
– En parlant de ça, monsieur l’agent, violation de propriété privée, ça va chercher dans les combien ? »

La grand mère du Vidéophage se tient dans le couloir, son filet à provision dans une main, le courrier dans l’autre, et la mine pas commode.

– « Je ne me rappelle pas avoir invité cette morue chez moi… »

Outrée, madame Robert se retourne vers l’agent de police qui semble avoir atteint son seuil de tolérance. Il quitte l’appartement sur un « bonne journée, m’sieur dame », madame Robert sur les talons. L’appartement retrouve alors sa douce quiétude et le Vidéophage se précipite pour aider sa mamie à déballer les commissions.

– « Désolé mamie, je ferai gaffe maintenant. Tiens, le facteur est déjà passé… ?
– T’inquiètes pas, va. Nan, ça c’est le courrier qui dépassait de la boite de cette vieille bique. Ça lui apprendra les bonnes manières…
– T’es la meilleure, mamie ! »

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