Maudit Journal 2013 – Day two

19h45 – Pas mal de monde agglutiné devant le passage du palais de justice. Je repère Sylvain, le projectionniste émérite du Festival, et ont se met naturellement à parler boutique… « Ah, le numérique tue le métier. Au moins, quand on a une merde en 35, on sait d’où ça vient », etc.. Professeur Laurent, cinéphile passionné et passionnant, est venu également en simple spectateur. A peine le temps de lorgner sur la marmite de vin chaud qui frémit derrière le bar que l’équipe du C.C.C.* Sonne le rappel. Nous délaissons la froidure hivernal pour nous engouffrer docilement dans la salle. On y croise le noyau dur du festival, Christophe qui me glisse discrètement que je suis le seul à avoir compris sa vraie nature, Cécile qui a droit à mes plus plates excuses pour avoir oublié son prénom hier, July, la charmante ouvreuse (voir photo) qui me passe un savon pour n’avoir pas mis le Festival en couverture du fanzine, et l’incontournable Karel qui arbore fièrement un étrange tee-shirt créé spécialement pour l’occasion. La salle est à nouveau bien remplie, avec du jeune, du vieux, de l’habitué et de l’occasionnel. Un public de choix pour une soirée exceptionnelle placée sous le signe de Tod Browning et de la censure…


July, la charmante ouvreuse

 

20h00 – Le Mystère du Poisson Volant, de John Emerson (1916)

Attention, ce film contient une liberté de ton et des morceaux de n’importe quoi fortement conseillés pour votre santé cinéphilique. Rendez-vous compte : on y fume, on y boit, on y prend des syrettes de morphine pour retrouver le sourire, on envoie des pleines poignées de cocaïne au visage des méchants pour calmer leurs ardeurs, le grand méchant dort sur un tas de billets, la police est une fine équipe de bras cassés incompétent qui passe la moitié du film à tourner autour d’un rond-point… Une espèce de délire iconoclaste sous couvert de pastiche de Sherlock Holmes totalement jubilatoire, et dont le twist final est à tomber par terre lorsqu’on connaît un peu son histoire hollywoodienne. Parce que derrière ce petit film foutraque, on retrouve Tod Browning au scénario, et l’immense Douglas Fairbanks devant la caméra. Ah, je vois une main qui se lève dans le fond… Oui mademoiselle ? Non non, par d’erreur. C’est bien un film américain produit à Hollywood. Et oui, il fut une époque où ce genre de délires était possible. C’était avant 1934 et le terrible code Hays qui allait censurer drastiquement les productions américaines jusqu’en 1966. Le tout chapeauté par les studios eux-mêmes, au nom de la défense des valeurs morales du spectateur (!!!). Fini la nudité, fini les méchants sympathiques, fini la dépravation. Vive la famille, la morale religieuse (il fut rédigé par deux ecclésiastiques d’ailleurs) et le politiquement correct. Une page était tournée, et les réalisateurs durent rivaliser d’ingéniosité pour faire passer leurs idées joyeusement subversives au nez et à la barde du comité de censure. Mais c’est une autre histoire que je vous conterai un jour si vous êtes sages. D’ici-là, jetez-vous sur ce poison-volant restauré avec amour par les petits gars de Lobster Films. Pour les pressés, il est tombé dans le domaine public, et il vous suffira d’un moteur de recherche et d’un modem un peu plus performant que celui de ma mamie pour vous en délecter…


20h30 – Les poupées du Diable, de Tod Browning (1936)

Lavond, un sympathique banquier (?), s’est fait roulé par ses trois associés qui lui ont collé un meurtre sur le dos. Après 17 ans de prison, il parvient à s’évader avec Marcel, un savant fou d’une naïveté confondante qui a mis au point une technique imparable pour résoudre la faim dans le monde : réduire la taille des gens pour qu’il mangent moins. Seul bémol, les sujets d’expérimentation perdent leur libre arbitre au cours de l’opération et doivent être « commandés » par un tiers. Marcel terrassé par une crise cardiaque, Lavond décide de poursuivre ses travaux avec l’aide de Malita, l’assistante boiteuse du professeur foldingue. Mais c’est plus pour se venger des salauds de banquiers (ah !) qui l’ont collé au violon que pour rendre service à l’humanité.
Après le délire absolu du film précédent, changement radical de tonalité. Ces Poupées du diable ont été réalisées après la mise en place du code Hays, et ça se sent. On doit à Tod Browning deux des plus grands chefs-d’oeuvre du cinéma fantastique : Dracula (1921) et Freaks, la monstrueuse parade (1932). Les monstres, les difformes, les cabossés de la vie, les laissés pour comptes de la la société normative, Browning leur a toujours voué un respect et un amour immodéré. Hélas, la censure nouvellement instaurée ne pouvait laisser passer de tels penchants. Fatigué, le réalisateur tourna définitivement le dos aux plateaux de tournage en 1939. Le film de ce soir, proposé dans la superbe version restaurée par Carlotta en 2009, est assez surprenant dans sa construction. On a d’un côté du fantastique dans la grande tradition du genre, de l’autre du mélodrame sirupeux, le tout assaisonné d’une pincée de film noir. C’est Lionel Barymore – Lavond – qui sert de passerelle entre ces trois ambiances, mais son personnage est raté, ballotté entre différents registres sans jamais vraiment convaincre. La partie fantastique du film est par contre très réussie, avec des effets spéciaux remarquables pour l’époque – mélange d’images incrustées et de décors agrandis – et  distille une ambiance particulièrement glauque. La partie mélo est plus indigeste, même si le réalisateur « joue le jeu » et la traite avec un certain respect – le personnage de la fille de Lavond, interprété par la talentueuse Maureen O’Sullivan, est très réussi. Quand à la partie « film noir », c’est un dommage collatéral au code Hays qui impose qu’un gentil qui se venge, même si il a toutes les raisons de le faire, n’ait pas le droit de sortir indemne d’un scénario qui, du coup, perd beaucoup en crédibilité.

Le petit plus de la soirée, au delà de la discussion avec l’équipe du C.C.C. qui suivit le film, c’est à l’ami Sylvain (voir photo) qu’on le doit. Sans doute par nostalgie, ou simplement pour illustrer notre discussion d’avant-séance, il nous offrit bien malgré lui le spectacle fascinant d’une image qui se consume à l’écran. Il a réagit au quart de tour à cet impondérable pélliculaire, en grand professionnel qu’il est. Croyez-le ou non, j’ai ressentit comme une bouffée de nostalgie, voire une pointe de jalousie en le regardant s’affairer en cabine pour couper, coller, recharger, etc. Il y a des jours où je hais le numérique…


Sylvain Crobu, Projectionniste exemplaire

 

Nous voici arrivé au terme de cette soirée, et de cet article long comme un jour sans pain. Enfin, pas tout à fait au terme puisque nous avons logiquement fini au bar en attendant le dernier tramway. L’ami Christophe (voir photo) en avait gros sur la patate.

– « Tu peux pas comprendre, Guillaume. Je me suis senti… tellement inutile ce soir. Les gens me regardaient avec mon petit panier et… et… ils me souriaient ! A moi !!!
– Allons, allons, c’est pas si grave. Tu te rattraperas demain…
– Oui mais là, j’avais réussi à instaurer un rapport privilégié avec les spectateurs… Tout est à refaire…
– Mais pense à vendredi, Christophe ! Demain, tu les vires une fois entre les deux péplums, histoire de leur rappeler comment ça fonctionne, mais vendredi… c’est trois films !
– Trois films… ? Ça veut dire que je vais pouvoir les virer… deux fois ?!
– Ben oui mon Totophe ! Et tu me fais ça propre, hein, je compte sur toi ! Si tu veux, je peux même faire le gars qui râle, comme ça tu m’attrape par le col pour me jarter de la salle manu-militari…
– Tu… tu ferais ça pour moi… ? Toi t’es un pote ! Allez, j’t’offre un demi pour la peine…
– Euh… vite fait alors, j’ai de la route pour rentrer, et un article à écrire…»


Christophe « The Beast » Berthelot

 

Merci à Karel « the boss » Quistrebert, Christophe « the beast » Berthelot, Cécile dont je n’oublierai plus jamais le prénom, promis-juré, Jenny la gentille et July la méchante, Sylvain « the master » Crobu, Laurent « Big Red One forever » Huyart, Zabulette, Karinette, Célinette, Alexandrette, Pédroette (ah, ça marche moins, là), et spéciale dédicace au jury de la Nouvelle Star devant laquelle je vais m’écrouler en attendant la reprise des hostilités ce soir…

Be Seeing you

* Le Centre Culturel Cinématographique, c’est le ciné-club historique de Grenoble qui vous régale chaque mercredi en revisitant l’histoire du septième art. Je dis : « vous régale » parce que 99% des séances ont lieu le mercredi soir. Et le mercredi soir, il y a 99% de chances qu’un projectionniste travaille… Grrrr…

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