Maudit Journal 2013 – Day four (2/2)

 

22h – Electra Glide in blue, de James William Guercio (1973)

Chaque cinéphile a son panthéon personnel. Je ne parle pas des inévitables « classiques » qu’il faut obligatoirement aimer sous peine de n’avoir rien compris au Septième Art (rires), mais du seul cinéma qui compte vraiment : celui qui vous procure de la jouissance. On y trouve un peu de tout, depuis les films fondateurs jusqu’à ceux « qui vous regardent grandir », comme les appelait Serge Daney. Sans oublier les indéfendables, ces plaisirs coupables dont on aime avoir honte. Et puis, il y a les films magiques. On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas comment, mais ils vous prennent par surprise au détour d’une salle obscure pour ne plus vous lâcher.
Volontairement ou non, le cinéma est le reflet de son époque. Invoquant avec maestria les genres mythiques, de la comédie au drame en passant par le polar et, forcément, le western, Electra Glide in blue annonce rien moins que la fin des temps. Notre guide, c’est un officier de police surnommé ironiquement « Big » John par ses proches – il mesure 1m52, « la même taille qu’Alan Ladd au centimètre près » comme il se plaît à le rappeler pour draguer les filles. Alors forcément, lorsqu’il prend la pose dans son uniforme rutilant à côté de sa moto de service – l’Electra Glide du titre –, le spectateur ne peut s’empêcher de sourire. Jusqu’au moment où il se rend compte que cette différence de taille, au lieu d’être un handicap, lui permet de regarder le monde sous un autre angle. Big John écume les autoroutes du Sud, dernier bastion des traditions, même si le mythe – on y revient – est bien malmené depuis quelques temps. Ça n’empêche pas le policier de s’accrocher à « son » rêve américain : devenir « detective », quitter l’uniforme et le carnet de contraventions pour le costume civil et l’indispensable Stetson du shérif moderne, celui qui s’efforce de faire respecter la loi. La découverte d’un meurtre déguisé en suicide va lui servir de tremplin ; pour son plus grand malheur. Le ton du film commence alors à changer, épousant les désillusions du personnage. L’enquête devient métaphore, on prend conscience que « l’american way of life » est morte au Vietnam, que la contre-culture n’a pas vraiment trouvé de solutions à ça. Et rien, ni personne ne sera épargné par le cataclysme. Un film sur le désenchantement, au tempo parfait. Un film de musicien, d’une mélancolie absolue, et d’une justesse terrifiante. Un film magique qui n’a pas fini de hanter ma cinéphilie.

 

Minuit – Elmer, le remue-méninges, de Frank Henenlotter (1988)

Au mois de janvier, l’obligation de sortir de la salle entre chaque séance peut relever de la torture pure et simple. Pourtant, il arrive que ce soit une excellente chose, même si le stock de vin chaud a été piraté entre temps par les spectateurs du théâtre voisin. Parce que si on ne quitte pas les Etats-unis avec le film suivant, disons que le ton est, comment dire… différent ? Ah, les années 80 ! Quelle époque bénie pour le cinéma décomplexé et le mauvais goût. Franchement, vous imaginez aujourd’hui un réalisateur débarquer devant un parterre de producteurs avec le pitch d’Elmer ?  « Bonjour mesdames, bonjour messieurs, alors voilà : je souhaiterai réaliser un film sur une espèce de parasite qui parle – et qui chante même –, et qui se nourrit de cerveaux. Pour cela, Il choisit un hôte, lui injecte une sorte de drogue hallucinogène qui le fait grave tripper et le rend totalement dépendant. En échange de sa dose quotidienne, le pauvre type doit lui procurer des victimes. Ah, et puis le parasite, il s’appellerait Elmer et il ressemblerait à un étron… ». Bienvenu dans le monde merveilleux de Frank Henenlotter, déjà responsable de l’excellent Frère de sang en 1982. De la comédie horrifique à petit budget bien crade, où de belles idées de mise en scène côtoient une direction d’acteur qui rappelle les pire séries allemandes. Une tranche de n’importe quoi hilarante, mais pas seulement. Il y a la séquence de la crise de manque, le baiser mortel dans le métro, et au final, le regard porté sur les années 80 se révèle plutôt pertinent. Une gourmandise délectable donc, qui clôt en fanfare ce qui restera pour moi la plus belle soirée du festival.

D’un point de vue plus personnel, j’ai franchi un cap psychologique important ce soir-là. Je me suis assis au premier rang. Ça n’a l’air de rien, mais il y a un monde entre le premier rang et le deuxième. Parce qu’on ne peut pas aller plus loin – à moins de se jeter sur l’écran, mais ça pourrait être mal interprété. Et bien figurez-vous que c’était trop bien ! Entre la possibilité d’étendre ses jambes et l’impossibilité technique de se faire pourrir la séance par une équipe de basket qui n’a rien trouvé de plus intelligent que de se foutre devant vous, au premier rang, parce que… on peut étendre ses jambe, que du bonheur ! Par contre, c’est totalement inefficace contre les libraires râleurs (voir photo) qui passent la séance à tripoter leurs smartphones pour partager avec une bande de rév’ailleurs les dialogues les plus cultes de la soirée. Ah, ces jeunes…

 


Fred Fromenty
Libraire râleur

 

Ce soir, je m’incline respectueusement devant : Sylvain « fuck Woody » Crobu, Fred « la chasse aux trésors, c’est bonard » Fromenty, Christophe « animal » Berthelot, Cécile, Jenny et July, Maîtresse Karel, Benjamin « ce soir, j’ai pas dormi pendant le film » Cocquenet, Sylvie « moi non plus » Piboule, Pedro « Supercopter forever » Matias, et comme d’habitude toutes celles et ceux qui s’évertuent à faire vivre ce Maudit Festival.

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