Maudit Journal 2013 – Day four (1/2)

(Devant la richesse de la soirée et le manque de sommeil, je me vois contraint de scinder le compte-rendu de cette longue soirée en deux. La suite très vite…)

– Psssss…
– …
– Guillaume…
– Keskecé… ?
– Guillaume, c’est mamie…
– Murf… Keskispasse… ?
– Ben, c’est 18h…
– … Et… ?
– Mais… euh… tu vas pas au Festival ce soir… ?
– Nan, j’y vais pas. J’suis crevé, et c’est nul, j’ai déjà vu deux films sur les trois…
– Mais… c’est pas le première fois qu’ils passent des films que tu connais…
– Oui, ben là, j’ai trop pas envie d’y aller, c’est tout !
– Oh, hé, doucement les basses, jeune-homme !
– … Pardon mamie, mais c’est que… ça se passe pas trop comme je voulais…
– Y’a quelqu’un qui te fais des misères, c’est ça… ? C’est Christophe qui t’embête… ?
– Alors, déjà, t’es gentille mais je suis plus en maternelle, et puis Christophe, c’est mon pote… Non, mais euh… Pffff… C’est Karel.
– … Elle te fait des misères… ?
– Ben non, au contraire… Elle fait comme si j’étais pas là. Elle parle à plein de gens, elle rigole avec tout le monde, mais moi c’est comme si j’étais transparent… Alors ce soir, j’ai trop pas envie d’y aller.
– Bon, ben je te laisse bouder alors.
– Non mais c’est bon, quoi ! Pas la peine de me parler comme à un môme ! Et pis laisse moi dormir…

 


Karel Quistrebert
Chef des Maudits Films

 

– « GUILLAUME !!!!
– De quoi… ?
– QU’EST-CE QUE C’EST QUE CETTE HISTOIRE ?!
– … Karel… ? Qu’est-ce que tu fais ici… ?
– Figure-toi que ta grand-mère est venue jusqu’à la salle Juliet Berto.
– … Mamie… ? Mais…
– Alors comme ça, tu ne veux pas venir parce que tu connais déjà les films, c’est ça… ?
– Euh…
– Tu vas me faire le plaisir de sauter dans ton jean, d’enfiler ton tee-shirt ‘Scorpion’ et de te rendre fissa à la salle avant que je m’énerve…
– Mais…… ?
– Comment ça, ‘mais’ ? Depuis quand tu réponds… ?
– …Pardon….
– PARDON QUI ?
– Pardon Maîtresse !
– J’aime mieux ça… »

 

20h00 – Elle s’appelait Scorpion, de Shunya Ito (1972)

Je ne sais pas lire un programme. Allez savoir pourquoi, j’étais persuadé que Karel avait programmé ce soir La femme scorpion, le premier volet de la série et le seul que je connaisse déjà. Perdu, c’était le second ! Nous retrouvons le personnage de Matsu, interprété par la sublime Meiko Kaji, qui a eu la mauvaise idée de s’en prendre au directeur de la prison dans le film précédent. Et pour se venger, il lui en fait baver, à celle que ses codétenues ont surnommé Sasori (Scorpion en japonais). Elle parviendra toutefois à s’évader avec six autres prisonnières. Si le film précédent m’avait envoûte par sa photographie baroque et la pureté de sa mise en scène, c’est au niveau du propos que celui-ci emporte le morceau. Il y a deux manières d’aborder un film d’exploitation dans les années 70. En respectant tranquillement le cahier des charges imposé par le genre, ou en le détournant pour poser un point de vue subversif sur le monde. Le réalisateur d’Elle s’appelait Scorpion va encore plus loin en faisant de ce « women in prison » un réquisitoire contre le machisme. A travers la cavale de ses sept héroïnes, Shunya Ito dresse un portrait au vitriol de la société japonaise et aborde frontalement, dans un sous-genre créé pour titiller la libido du spectateur masculin, la question de l’émancipation de la femme.
Dans le film, Matsu occupe une place totalement décalée, comme si elle était étrangère au récit. La plupart du temps, elle reste en retrait de l’action alors que tout gravite autour de son personnage, un sentiment renforcé par son mutisme – même si les chansons interprétées par l’actrice elle-même ponctuent le film. Elle semble attendre son heure. Elle attend que ses compagnons d’infortune arrivent au bout de leur cavale, qu’elles comprennent que leur émancipation ne dépend que d’elles, et ne doit pas se transformer en une simple inversion des rôles. C’est la voie que choisira pourtant Oba, un magnifique personnage d’infanticide habitée par la haine de siècles de domination patriarcale. Après le viol et le meurtre sordide de l’une d’entre elles, les évadées détournent le bus où voyageaient les coupables, fermement décidées à leur faire payer leur crime. Mais Oba, aveuglée par la rage et la frustration, finit par s’en prends aux autres passagers, ce que Matsu ne peut accepter. C’est de la société elle même – incarnée par le directeur de la prison et les matons – qu’il faut se venger, pas des gens qui la composent et qui sont victimes de leurs préjugés. Le message est limpide : remplacer une injustice par une autre n’est jamais la solution, même si cette pulsion primitive peut sembler légitime. Tout simplement magistral.

(A SUIVRE…)

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