Les Vacances du Vidéophage / Épisode 1

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Où vous apprendrez qu’il est toujours judicieux de bien choisir ses mots, que pour le Vidéophage, les vacances de la Toussaint sont ce qui se rapproche le plus de l’enfer sur terre, et que la gratuité, contrairement aux classes sociales, à la calvitie et à tout un tas de maladies à la con, ça n’est pas héréditaire

Samedi 17 octobre 2015, aux environs de Grenoble. Le Vidéophage sort de sa supérette asiatique habituelle, un carton débordant de victuailles dans les bras, maudissant conjointement l’arrivée du froid, la pluie, le vent et la pénurie de gingembre confit. Que voulez-vous, il y a des jours comme ça… Devant sa voiture, le voilà obligé de se contorsionner pour essayer d’attraper ses bon-dieu de clefs1. Il se résigne à poser ses courses sur le toit détrempé de sa 307 break lorsqu’un : « Eh, salut mec ! » tonitruant le fait sursauter.  Et vlan ! Sachets de nouilles, feuilles de nori, et Ginger Ale se retrouvent par terre. Dépité, il se retourne pour faire face à son agresseur vocal. Eh merde… Kevin. Vous vous rappelez de Kevin ? Mais si, un étudiant pour le moins prétentieux qui avait failli devenir stagiaire à sa place sur le festival des Maudits Films2. Il ne le portait pas vraiment dans son cœur à l’époque, et le sourire mielleux qu’il arbore à cet instant précis de notre petite introduction ne fait pas remonter sa côte…

« C’est ballot, t’as fait tombé tes courses… Dis donc, je savais pas que t’habitais dans le coin !
Faut bien habiter quelque part, non ?
Ah ah ah ! C’est drôle, ça ! Alors, on profite du beau temps pour remplir le frigo, c’est ça ?
Bien obligé, avec les vacances qui arrivent…
Eh, mais c’est super, ça ! Tu vas pouvoir te la glander chez toi au lieu de te la glander au boulot ! Ah ah ah ! Je… euh… Tu en fais une drôle de tête, là… Si je ne te connaissais pas, je jurerai que tu es en col… Pourquoi tu grognes comme ça ? Mais, mais… Putain, il m’a mordu ce con ! T’es malade ! Au sec… S’il vous plaît… Aidez-moi, il est devenu fou ! AU SECOURS ! »

Apprenez, chère lectrice, cher lecteur, qu’une petite erreur de vocabulaire, ça peut coûter cher. Très cher. Dans ma profession, par exemple, le mot « vacances » est synonyme de « journées à rallonge pleines de douleurs lombaires à force de se baisser entre les rangées de fauteuils pour ramasser les vieux chewing-gums, les morceaux de bichocos écrasés et le pop-corn pré-mâché », de « longues plages de surdité à force d’entendre brailler des hordes d’enfants et d’adolescents pré-pubères dans le hall » et, last but not least, de « films détestables conçus pour vider le porte-monnaie des parents et grands parents, trop content de se débarrasser de la marmaille sus-citée une centaine de minutes histoire de souffler un peu ». Bref, à moins d’être payés à l’heure, et grassement encore, les projectionnistes détestent ça, les vacances. Lorsqu’ils veulent signifier une période de repos bien méritée entre deux sessions de travail, ils préfèrent utiliser le terme « congés ».

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« Maman, maman, t’as vu tous ces ballons ? C’est l’anniversaire de qui ? » C’est l’mien, Choupinette. Et plusieurs fois par jour. T’as pensé à m’amener un joli cadeau, j’espère ?

 

Le problème, avec les vacances, c’est que les gens sont un peu trop détendus du slip, sans imaginer que ça peut compliquer votre activité professionnelle. Un exemple : en temps normal, les spectateurs débarquent mollement entre un quart d’heure et cinq minutes avant l’horaire de la séance. Mais avec les vacances, ils arrivent systématiquement à la dernière minute. Attention, hein, je ne parle pas des « occasionnels », les consommateurs de multiplexes qui s’égarent chez nous de temps à autre et tombent des nues en découvrant qu’ici, le film démarre grand maximum 5 minutes après l’heure annoncée. Non, je parle des habitués, celles et ceux qui savent comment ça marche et qui décident, parce que c’est les vacances, de se pointer à 20h30 pétante pour une séance sensée démarrer à 20h30. Le problème, c’est qu’ils sont systématiquement une petite trentaine à avoir eu cette brillante idée, et qu’ici, on bosse tout seul, assurant à la fois la caisse et la projection. Quand on est obligé de les faire patienter pour monter en cabine et lancer la séance avec déjà 8 bonnes minutes de retard au compteur, ils s’étonnent, se sentent floués d’être traités comme des spectateurs lambdas alors que ce sont des fidèles parmi les fidèles… Ben ouais, coco ! T’es mignon, mais j’ai un planning à respecter, moi !

Et puis, il y a « vacances » et « vacances ». Prenez celles de la Toussaint, par exemple. Mais comme je les déteste, celles-là ! Dans mon ciné, elles sont synonyme de « Festival ciné-jeune ». C’est une licence poétique, hein, il n’y a pas de compétition et on ne remet aucun prix. C’est ce qu’on appelle un abus de langage caractérisé, mais déjà, ça fait cossu, et franchement, à part moi, personne ne tilte. Toujours est-il qu’en plus des séances « ordinaires » et des grosses sorties à destination du public familial, vous me rajouterez des goûters, des p’tits déj’, un ciné-concert, de la magie et une ou deux avants-premières, histoire de faire bonne mesure. Pour l’occasion, on édite une jolie petite plaquette, on redécore le hall (voir photos) et on se tape des journées longues comme un jour sans pain, à enchaîner quatre à cinq séances, pendant 16 jours. Sans que notre cher employeur daigne augmenter les effectifs. C’est à dire que nous sommes deux pour faire tourner la boutique, quelques fois en binôme, mais le plus souvent seul comme une âme en peine.

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Exposition temporaire de l’atelier dessin de la MJC. Notez comme la disposition habile des grilles permet de masquer subtilement les murs en état de décomposition avancée…

 

Afin d’égayer la plaquette du festival, nous travaillons depuis plusieurs années avec un atelier de la MJC. Les minots font des dessins en s’inspirant de la programmation, le service com’ de la ville les scanne et s’en sert pour habiller l’affiche et le programme. De notre côté, on expose les originaux dans le couloir (voir photo ci-dessus), on donne une affiche aux artistes en herbe et une place gratuite qu’ils peuvent utiliser pendant le festival. L’autre jour, un monsieur d’environ 35-40 ans se pointe à une séance.

— « Bonjour monsieur.
Bonjour ! Je voudrai une place pour Le Labyrinthe 2, s’il vous plaît.
Ça nous fera 6 euros, s’il vous plaît.
Euh, c’est à dire que je vais utiliser ma place gratuite, plutôt…
… ?
Ben oui, mon fils a participé à l’atelier, pour l’affiche. Comme il est pas là des vacances, je vais profiter de sa place gratuite.
Euh… Oui, mais non, ça ne marche pas comme ça, monsieur. La place gratuite, c’est pour le remercier de SON travail. Elle est nominative, quoi ! Du coup, lui seul peut en profiter. Ni son grand frère, ni sa petite sœur, ni son papa…
Mais puisque je vous dit qu’il n’est pas là ! Il est chez ses grands-parents en Bretagne ! Si je peux pas l’utiliser, elle va être perdue ! »

Comment te l’expliquer calmement, monsieur, elle n’est pas « perdue », cette place. En fait, elle n’existe pas avant que son bénéficiaire légitime en profite. Elle est virtuelle, quoi. Elle ne manquera à personne si elle n’est pas utilisée. Bref, il n’a pas voulu comprendre, je n’ai pas eu envie d’expliquer plus avant, et il est parti en râlant…

Allez, c’est pas tout ça, mais le devoir m’appelle. Bonjour chez vous!

Le Vidéophage

(À SUIVRE…)

1 Aviez-vous remarqué que lorsque vous avez les mains pleines, elles se retrouvent systématiquement dans la poche la moins accessible de votre parka ?

2 Vous allez rire, je devais expliciter cette guerre des stagiaires dans les bonus du Maudit Journal 2014, mais, euh… en fait, je ne l’ai jamais fait. Vous comprenez, à mon âge, la mémoire, tout ça…

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