Maudit Journal 2019 – Day Four (partie 2)

― Monsieur ? MONSIEUR ? VOUS M’ENTENDEZ ?
― […]
― Attendez voir, je vais vous le réveiller, moi !

Une violente douleur au niveau de la joue droite ramène le Vidéophage vers la réalité.

― Jenny ! Tu crois pas que tu y es allée un peu fort, quand-même ?
― Enfin mademoiselle ! Ça ne se fait pas de coller des torgnoles comme ça aux gens !
― Ah ouais ? C’est marrant parce que ça n’a pas l’air de vous déranger plus que ça, pendant les manifs…
― […] Jenny ? Sarah ? Clara ? Je suis au paradis, c’est ça ?
― Dans tes rêves, andouille !
― Jenny, Tu exagères !
― Tu parles, Clara. Il n’a que ce qu’il mérite, ce gros balourd…
― Euh, Jenny ? la prochaine séance va bientôt commencer et ça serait peut-être pas mal que tu retournes à la salle. Genre, pour superviser.
― Mmmm… T’as raison Sarah, vaut mieux que je m’en aille sinon ça va être un carnage…

Juste avant de quitter les lieux, la jeune-femme jette un regard glaçant à notre héros qui, de son côté, a bien du mal à se reconnecter au réseau. Discrètement, elle passe son pouce sur son cou en tirant la langue. Il se contente de lui sourire bêtement avant de reporter son attention sur les personnes qui l’entourent : Clara et Sarah semblent particulièrement inquiètes alors qu’un peu plus loin, Martin sifflote en regardant ses ongles. Quelqu’un se racle la gorge, les deux filles s’écartent et laissent la place à un représentant de l’ordre en tenue. Le sourire du Vidéophage s’efface instantanément. Il déglutit.

― C‘est pas moi, m’sieur l’agent ! J’vous jure !
― […] C’est pas vous qui quoi ?
― Euh, je sais pas ! C’est comme qui dirait un genre de réflexe…
― Mmmm… Monsieur Biiiiiiiip, comment vous sentez-vous ?
― Ben, un peu comme si je m’étais pris la première ligne du FCG dans le cornet…
― Désolé !, commente Martin, C’est la mienne ! À ma décharge, je croyais que tu t’attaquais à Jean-Pierre Andrevon !
― Moi ?! Mais pas du tout ! Je voulais juste qu’il me dédicace un livre !
― Nan, mais ça, c’est bon. On a recoupé les témoignages et tout le monde est d’accord pour dire que c’était un malentendu. Par contre, il y a bel et bien eu tentative de meurtre sur la personne de M. Andrevon… Et voici l’arme du crime.

Le policier exhibe alors un gros livre tout disloqué, le dictionnaire signé par l’auteur/quasi-victime chez Rouge Profond. Dans un effort de concentration surhumain, le Vidéophage tente de recoller les morceaux de sa mémoire en vrac.

― Vous vous rappelez de ce qui s’est passé ?
― Ben, monsieur Martin m’a plaqué au sol et…
― […] Et ? Vous avez vu le livre tomber ? Vous avez vu celui qui l’a fait tomber ? Ou celle qui l’a fait tomber ? Depuis le balcon ?
― Euh, inspecteur, vous seriez pas en train d’orienter son témoignage, là ?
― Laissez faire les professionnels, madame Sebastiao. Et je ne suis pas inspecteur.
― Mademoiselle Sebastiao, déjà, et je crois qu’on va en rester là. Vous voyez pas qu’il est à deux doigts de nous faire un malaise ?

À force de se concentrer, Guillaume a tout bonnement arrêté de respirer. Précisons qu’il a déjà pris une belle teinte rouge pivoine, avec quelques nuances de bleu outre-mer du plus bel effet.

― Bon, bon. Ça va, je vous laisse. Mais vous lui dites qu’il doit impérativement passer au commissariat lundi matin pour sa déposition, d’accord, « mademoiselle » ? Sur ce, bien le bonsoir.

Et le pandore de tourner les talons, sans demander son reste.

Mademoiselle Clara

 

― JENNY !!!!
― Ah ben elle est pas mal, celle-là ! On est toutes les deux aux petits soins, mortes d’inquiétude, et il ne trouve rien de plus intelligent que de demander après celle qui lui a collé une beigne !
― Nan, mais le prenez pas mal, mademoiselle No. Et merci de vous êtes occupée de moi avec madame… Euh, avec mademoiselle Clara. C’est trop gentil de votre part. C’est juste que… Aheum. Non, rien. Le choc, on va dire…
― Bon, ben c’est pas tout ça, mais la prochaine séance va commencer, alors on va te laisser te reposer ici, et…
― Comment ça, me laisser me reposer ? Pas question que je rate la moindre séance ! Allez les filles, hop hop hop ! Euh, j’ai juste besoin que vous me filiez un petit coup de main pour me lever, et on y va !

 

22h – BARRACUDA (a.k.a LES MÂCHOIRES DE LA MORT, aka THE LUCIFER PROJECT)
Un film signé Harry Kerwin écrit, interprété et filmé pour tout ce qui se passe sous la ligne de flottaison par Wayne Crawford, avec aussi Jason Evers, Roberta Leighton, William Kerwin et Cliff Emmich (dont le doubleur français mérite une mort lente et très douloureuse) dans le rôle du Deputy Lester.

Un jour, il faudrait disséquer l’étrange animal cinéphilique que l’on appelle « bisseux ». Mais si, vous en avez sûrement croisé aux alentours d’un cinéma de quartier dans les années 60, 70 ; voire un peu plus tard, au rayon des incunables d’un vidéoclub de province ou en train de gratter le fond d’un bac à soldes de supermarché à la recherche d’une rareté sournoisement re-titrée par un éditeur de VHS peu scrupuleux. Précisons que ce qui l’intéresse avant tout, ce n’est ni le cinéma mainstream, ni le cinéma d’avant-garde. Non, ce qui fait le bonheur du bisseux, c’est comme son nom l’indique les copistes, les suiveurs, ceux qui s’engouffrent dans le sillage d’un succès commercial pour broder leurs propres films sur le même canevas, mais avec les moyens du bord, avant de les jeter dans le grand bain du cinéma d’exploitation pour qu’ils se transforment en billets verts. Si vous pensez que cinéma bis = nanarderie, je vous arrête tout de suite. Déjà, il suffit de consulter le premier dico du cinéma fantastique et de science-fiction venu pour se rendre compte que les princes du box-office des années 80, 90 ont fait leurs classes à cette école de l’économie. Et qu’ils ont su y forger leur talent dans les interstices de ces productions ultra-codifiées. Et puis, si vous regardez la production hollywoodienne contemporaine, vous constaterez que l’originalité a déserté les locaux : suites, prequels, reboots, remakes, franchises à rallonge dominent le box office, avec leurs réalisateurs aux ordres, leurs budgets indécents et, hélas, des spectateurs de plus en plus conciliants face à la médiocrité de ce qui leur est donné à voir. Ce qui animait joyeusement une cinéphilie de niche est hélas devenu la norme d’une industrie en panne d’idées. On va pas se mentir, il est plus facile de défendre les continuateurs d’un Sergio Leone que ceux, pour rester en Italie, qui ont décalqué le Mad Max 2 de Miller ou le Conan de Milius au milieu des années 80. N’empêche, loin des putasseries contemporaines gavées d’images de synthèse dégueulasses « produites » par The Asylum, le cinéma bis de l’époque ne manquait pas de panache et, aussi bizarre que cela puisse paraître, d’honnêteté. Prenez ce Barracuda, les mâchoires de la mort, qui surfe allégrement sur le succès des Dents de la mer de tonton Steven. Eh bien, c’est quasiment tout à fait regardable.

Déjà, profitant des talents aquatiques de son acteur principal « couteau-suisse », le film nous épargne les traditionnels stock-shots animaliers, l’arme fatale du producteur fauché en mal de matériau. Les séquences en palmes et tuba sont donc plutôt réussies, et à défaut d’être proprement terrifiants, les Barracudas du titre ne manquent pas d’appétit 1. Sur la même lignée que Soleil de Feu (voir ici), le film tente une hybridation pour le moins hasardeuse : celle du film d’animal marin amateur de chair fraîche et du film complotiste écologico-paranoïaque. Avec, attention spoiler, l’État fédéral dans le rôle du salopard de service. Sauf que même avec la meilleure volonté du monde, c’est-à-dire en mettant de côté un doublage français cataclysmique et des acteurs globalement à la ramasse, ça ne prend pas. Mais alors, pas du tout. La faute à un scénario en roue-libre, à des invraisemblances indéfendables et à un montage what the fuck lors des séquences d’action sur la terre ferme. Et pour prolonger notre étude sur « la place de la femme dans le cinéma d’exploitation des années 50 aux années 80 », aïe aïe aïe. La malheureuse Roberta Leighton endosse le rôle de la blondasse de service, fille du shériff local qui s’amourache du héros, viril défenseur de l’écologie / plongeur / playboy / scientifique / rebel. Elle ne sert… à rien, sauf peut-être à faire définitivement basculer le film dans les tréfonds du portnawak lors d’une séquence de (non-)coucherie aux dialogues totalement surréalistes 2. Bref, un film à découvrir sur un bon vieux 16mm qui craque et qui couine, dans une salle rassemblant des festivaliers égarés et des amateurs de bisseries au goût sûr. Et avec beaucoup d’alcool, ça aide.

1 Ouais, je sais, désolé pour cette claude-françoiserie de fond de tiroir, mais depuis que j’ai commencé la rédaction de cet article, je n’arrive pas à me sortir cette saloperie de chanson à la con de la tête… BA-RA-COU-DA !
2 Dialogues que j’espère sincèrement improvisés par les doubleurs. Genre, la piste son de la séquence a été effacée par mégarde, le scénario a mystérieusement disparu, il est 16h55 et le studio a été payé jusqu’à 17h tapantes par ce radin de distributeur, bref, c’est ça ou le film ne pourra pas sortir en salle chez nous. Ben quoi ? Je suis sûr que ça s’est déjà vu…

 

00h00 – MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE 2 (a.k.a. THE TEXAS CHAINSAW MASSACRE PART 2)
Un film de Tobe Hooper écrit avec L. M. Kit Carson et produit par ces margoulins de Golan & Globus, avec Dennis Hopper (aucun lien de parenté), Caroline Williams, Jim Siedow, Bill Moseley, Bill Johnson, des tronçonneuses bien sûr, sans oublier l’incomparable Tom Savini aux effets spéciaux. Le tout en glorieux 35 mm, certes, mais dans une VF bien décevante.

Alors là, je vous préviens de suite, ça ne rigole plus. Fini les fifilms à sa grand-mère 1, on change de braquet pour s’attaquer à l’un des sommets du cinéma d’exploitation 80’s, un des rares films de la sélection que je connaissais déjà et qui trône fièrement dans ma vidéothèque, à la droite des Dieux Kubrick et Godard. O.K., j’exagère un peu, mais bon sang que je l’aime, cette suite accouchée aux forceps qui fut honteusement charcutée par ses producteurs, reniée par son auteur et au final boudée à la fois par la critique et le public. « Comment ? Une suite au chef-d’œuvre culto-séminal de 1974 ? 12 ans après ? Produit par la Cannon ?! Avec qui pour jouer Leatherface, Chuck Norris ou Charles Bronson ? » Eh bien, n’en déplaise aux pisse-froids auto-proclamés gardiens du patrimoine mondial du cinéma de genre, et au risque de me faire huer par mes contemporains, j’ose affirmer ici que préfère largement cette suite à l’orignal. Nan, mais bon, le premier est sensass, hein ? Y’a pas à discuter, c’est un jalon essentiel de l’histoire du cinéma. C’est juste que je prends tellement plus de plaisir à revoir cette suite…

Déjà, elle est parfaitement ancrée dans son époque. Après avoir dézingué du hippie dans le premier opus, la famille Sawyer s’attaque cette fois à leur descendance, les insupportables yuppies et leur cynisme dégueulasse. Ne me dites pas que vous n’avez pas éprouvé une certaine jubilation quand Tête de cuir leur décalotte la soupière à grands coups de tronçonneuse dans la séquence d’ouverture ! Formellement, adieu le filmage 16mm en mode reportage de guerre qui donnait à l’original son cachet quasi-documentaire. C’est en 35mm avec un chouette travail sur les couleurs et des décors bien surréalistes que le réalisateur nous plonge dans cette Amérique des années 80. Et même si on sent clairement que certaines séquences ont été empêchées, cette esthétique colle parfaitement à l’époque et permet d’éviter l’écueil de la suite directe et paresseuse. Le ton est également aux antipodes du film originel. Enfin, comme le souligne fort judicieusement François « George of the Jungle » Cau 2, aux antipodes de ce que le public a perçu du film originel, car le côté carnavalesque et grand-guignol y était déjà présent. Ce volet se situe dans la droite lignée des comédies horrifiques d’un Stuart Gordon (Reanimator) ou d’un Dan O’Bannon (Le Retour des Morts-vivants), c’est-à-dire baignant dans un humour certes grotesque, mais qui ne verse jamais dans la potacherie racoleuse. Et les séquences de flippe sont foutrement flippantes, grâce à la maestria du réalisateur et aux effets gores d’un Tom Savini en grande forme.
Ensuite, Tobe Hooper et son scénariste L. M. Kit Carson (Paris, Texas, excusez du peu) ont construit leurs personnages avec énormément de finesse. La famille Sawyer s’agrandit avec l’arrivée de l’inénarrable Chop Top (Bill Moseley) qui représente à lui seul l’héritage sociétal des années 70 : la guerre du Vietnam et les mouvements contestataires. De famille, il a failli en être question aussi entre les deux « gentils » du métrage, à savoir Lefty, le flic-fou aveuglé par la vengeance et campé par un Denis Hopper hélas peu concerné 3 et Stretch, l’héroïne du film. Une relation qui sera finalement écartée dans la version finale du film, mais qui ne surprendra pas outre-mesure le spectateur attentif.

Si dans le premier volet le mal restait confiné dans les faux plis d’un Texas profond mis au ban du rêve américain, attendant patiemment que des citadins nordistes égarés viennent s’engluer dans sa toile redneck, la donne change : dans les années 80, le mal a corrompu toute la société étasunienne et les Sawyer n’ont plus vraiment besoin de se cacher au monde : à eux, les premiers prix des concours de Chili con (human)carne et les lieux hautement symboliques comme Fort Alamo ! Enfin, une version disneyenne abandonnée qu’ils ont redécoré avec goût pour en faire leur home sweet home. Même Lefty, l’ange exterminateur du film lancé à leurs trousses, se révèle au moins aussi taré que la famille, si ce n’est plus puisqu’il est censé incarner la loi. Seule Stretch semble épargnée par la contamination 4, tout en se maintenant à bonne distance de la Scream Queen virginale et pudibonde popularisée par les premiers slashers – et ce même si elle a de sacrés poumons ! Ah, qu’est-ce qu’elle me fait craquer, cette texane pur jus qui, malgré les outrages répétés de la famille la plus dégénérée du Lone Star State, se défend bec et ongles sans jamais rien lâcher. Dommage que le doublage fasse aussi peu honneur à l’interprétation habitée de Caroline Williams ! 5.

1 Mais pas à la mienne, hein ? C’est qu’elle a le goût sûr, ma mamie.
2 Placement de produit n°1 : Comment ? Vous ne vous êtes pas encore procuré l’excellent hors série de Mad Movies sur la saga préférée des revendeurs Husqvarna ? Mais qu’attendez-vous pour vous jeter dessus, bande de petits fourtriquets ?!

3 L’acteur considère d’ailleurs que c’est le pire film de sa carrière. Ah, les ravages de la drogue. Quelle tristesse !
4 Enfin, jusqu’à un certain point de non-retour, mais chut, hein, on va encore m’accuser de spoiler !
5 Placement de produit n°2 : Comment ? Vous ne vous êtes pas encore procuré l’excellente édition du film sortie chez Le Chat qui fume ? Pardon ? Vous avez déjà celle de l’éditeur anglais Arrow ? Et alors ? L’un n’empêche pas l’autre, comme dirait un certain Vidéophage de ma connaissance !

 

 

Sur le chemin du retour, alors que le Vidéophage ne pense plus qu’à se glisser sous la couette avec deux aspirines, son téléphone se met à sonner. Mmmm… Numéro masqué…

― Bonsoir, le Vidéophage.
― Ah, bonsoir monsieur George ! Ça fait bien plaisir de vous avoir au bout du fil ! Vous devinerez jamais ce qui s’est passé aujourd’hui !
― Laisse-moi essayer… Un certain écrivain de science-fiction a eu un… accident ?
― Mais… Comment vous savez ça, vous ? En tout cas, ça a bien failli être tragique, cette histoire…
― […] Comment ça, « failli » ?
― Ben, à dix centimètres près… Il y passait, monsieur Andre…
― Euh, attends, j’ai un double appel…
― […]
― Mais c’est juste pas possible d’être aussi couillon, ma parole !
― Euh, ne soyez-pas si dur avec vous-même, monsieur George… Je sais pas trop de quoi il retourne, mais ça va s’arranger !
― Respire… respire… Quoi qu’il en soit, je veux que demain matin, tu te pointes à l’adresse que je vais t’envoyer par sms. Tu montes au dernier étage, porte de droite, et tu récupères un paquet. Tu le gardes jusqu’à nouvel ordre. Bon dieu, mais j’y crois pas comme tu… comme tu…Arrrrrgh !!! (Tututututututut…)
― Allô ? Monsieur George ? ALLÔ ? Ah flûte, ça a coupé…

L’énigmatique M. George (extrapolation)

Ne manquez pas la suite des trépidantes aventures de votre héros sans peurs (sauf des fourmis) et sans reproches (euh…) dans l’épisode de… de plus tard !

Merci à : Sarah « Mlle No » Onave, ma maudite boutiquière préférée, Jenny « Grrrr… » Pelloux, ma maudite cuisinière préférée, Jean-Alexandre et Céline pour leur sympathique acharnement à essayer de me refourguer les bouquins d’une certaine librairie, Fred « Flesh Gordon Forever » Fromenty, le tenancier de la librairie en question, enfin, pas aujourd’hui puisque c’était Delphine qui s’y collait (thanks for the cup of tea, dear), Aurélien, Axel & Sylvain – enfin, surtout Sylvain qui n’a pas chaumé avec le 16mm –, Jean-Pierre Andrevon, Fabien Mauro et Hakin Fdaouch pour leurs présentations, Madame Mademoiselle Clara et Monsieur Martin pour leur programmation, Raymonde et ses micro-siestes légendaires, le public venu en masse aux séances, Élie, Roland, Hélène, Matthieu, Nicolas, j’en oublie sûrement, mais à mon âge, est-ce vraiment étonnant ?
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Maudit Journal 2019 – Day Four (partie 1)

 

Vendredi 25 janvier – 17h30. Passage Juliet Berto

Notre fringuant Vidéophage est en grande discussion en attendant l’ouverture des portes.

— Franchement mademoiselle No, ça serait comme un genre de crime de pas venir voir le film de 18h. Les autres, je dis pas, mais celui-là… Un crime !
— Tu n’as pas l’impression que tu exagères un peu, quand-même ?
— Moi ?! Mais alors, pas du tout ! Vous voyez 2001, l’odyssée de l’espace ? Eh bien, Les Monstres attaquent la ville est aux films de grosses bébêtes ce que 2001 est à la science-fiction : un in-con-tour-nable. Ah, Mademoiselle Jenny ! Vous tombez bien ! Dites-y, à Sarah, qu’il faut absolument qu’elle reste pour la séance !
— Sarah, il faut absolument que tu restes pour la séance.
— Ah, vous voyez ? Si Mlle Jenny le dit, c’est que…
— Parce que le soi-disant spécialiste du cinéma de genre ici présent qui tente désespérément de te convaincre, il se trouve qu’il a grave les miquettes quand il est question de fourmis.
— […] C’est même pas vrai d’abord !
— Ah, voilà ! Tout s’explique. Et comment tu sais ça, Jenny ?
— C’est sa grand-mère qui me l’a dit l’autre jour. Minot, il s’amusait à dézinguer les fourmilières à coup d’essence à tondeuse et de pétards, jusqu’à ce que le cinéma de son patelin programme une soirée spéciale avec Quand la Marabunta gronde et Les Monstres attaquent la ville. Il en a fait des cauchemars pendant des semaines !
— Pfff, n’importe quoi…
— Tu tiens vraiment à ce que je rentre dans les détails ? Genre, le soir où tu avais trop bu de Canada Dry et que…
— C’est pas bien ce que vous faites, mademoiselle Jenny. Surtout que rayon dossier, j’en ai à revendre !

Piquant un fard, la jeune-femme l’attrape par le coude pour l’entraîner sans ménagement à l’écart d’une mademoiselle No qui a du mal à garder son sérieux.

— Alors déjà, pour mercredi, contrairement à ce que ton esprit mal tourné a cru voir, Sylvain m’a juste fait un pansement au doigt parce que je me suis coupée au boulot. On devrait jamais essayer d’ouvrir des bouteilles d’huile avec un couteau à viande.
— Ah ben non, c’est vraiment pas prudent. Et ça va mieux ?
— […] J’ai dit : « On devrait jamais essayer d’ouvrir des bouteilles d’huile avec un couteau à viande ».
— […] Ah, d’accord ! Faut que je vous donne le dictionnaire de Fred comme monsieur George me l’a demandé au téléphone, c’est ça ?
— Euh, ouais, mais tu n’es pas non plus obligé de le crier sur tous les toits. Allez, faut que je file préparer la suite des réjouissances.

Mlle Jenny

 

Passant par l’entrée de service, Jenny disparaît dans les coulisses de la salle, l’imposant livre de Jean-Pierre Andrevon sous le bras. Le Vidéophage rejoint Sarah pile au moment où Clara ouvre les portes.

— Du coup, vous restez mademoiselle No ? Parce que si vous restez pas, euh, j’aime pas trop aller au cinéma tout seul et…
— Te fatigue pas, va ; je vais rester. De toute façon, c’est ça ou les cours à potasser, alors…
— Ouais ! Comme ça, si j’ai un petit peu peur, je pourrais vous…
— Oui, tu pourrais. Mais crois-moi, tu ne vas pas le faire.
— […] Vous êtes dure avec moi, mademoiselle No.
— Tu connais le proverbe…
— C’est en forgeant qu’on devient vachement fatigué ?
— […]

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Maudit Journal 2019 – Day Three


Jeudi 24 janvier, vers 10h – appartement du Vidéophage

— Bon sang, mais c’est quoi qui refoule comme ça ? T’es où ?
— Dans la cuisine, mamie.
— Ah, mais c’est tes saletés de nouilles chinoises. Tu manges ça au petit dej’, toi, maintenant ? Tu te rends compte qu’après ça pue le poisson mort dans tout l’appart ?
— Alors déjà, bonjour mamie. Ensuite, elles sont coréennes, mes nouilles chinoises, et pour finir, c’est du manger ; ça pue pas, le manger, même si des fois, ça sent un peu fort.
— J’vais commencer à faire décanter des munsters sur le radiateur à 6h du matin et tu me rediras si ça pue pas, le manger.
— On peut savoir ce qui te met de si mauvaise humeur ce matin ?
— J’ai rendez-vous avec mon baveux à 13h, pour préparer la convocation du juge.
— Ah oui, c’est vrai que c’est aujourd’hui. Désolé de pas pouvoir y aller avec toi, mais faut que j’avance mes chroniques avant les séances.
— T’inquiète pas pour ça, va. Et désolé de t’avoir râlé dessus pour les nouilles, je suis un peu à cran avec cette histoire.
— C’est rien, mamie. Mais t’es sûre qu’il y a pas moyen de vous entendre avec madame Robert ? Si vous faites pas preuve d’un minimum de bonne volonté, vous risquez de prendre cher.
— À l’amiable ? Avec l’autre saleté ?! Dans un univers parallèle peuplé de Bisounours et de Télétubies, parce que dans notre réalité, ça risque pas d’arriver ! Bon, j’ai peut-être trouvé un plan B, mais faut voir.
— Mais, euh, tu pars déjà ?
— J’ai une course à faire avant, rue Bayard. Bonnes séances. Et tu es gentil, tu aères la cuisine avant de partir, d’accord ?


18h00 – LES PETITES FORMES DE CIRCÉ DESLANDES

C’est quoi donc, ces Petites Formes ? Excellente question, mon cher Vidéophage, merci de l’avoir posée. Chaque jeudi et vendredi, à 18h pétante, l’équipe de la Cinémathèque de Grenoble vous accueille au 4 rue Hector Berlioz pour des projections courtes, en vidéo ou en 16 mm, dans une mini-salle de cinéma*. L’idée étant de proposer également un temps de discussion autour des œuvres, si possible avec l’artiste. Et avec du jus de fruit et des chips, ce qui ne gâche rien.

Comme le fit remarquer le camarade Monfort dans une sympathique tentative plagiaire de ces chroniques sur sa page Fesse Bouc – c’est ce qu’on appelle la rançon de la gloire, je suppose –, quel dommage que la troublante Circé Deslandes fût absente tant son œuvre donne envie de la rencontrer. Musicienne, performeuse, sorcière, vidéaste, l’artiste polymorphe a placé la féminité au centre de son art, explorant les multiples facettes du sujet sans le moindre tabou, parfois de manière crue, mais jamais vulgaire. Chaque chanson et chaque vidéo part de l’intime, du ressenti, d’une situation vécue et l’ensemble dessine un portrait touchant et de l’auteure, et de la féminité contemporaine, sans la moindre velléité prosélyte. Enfin, c’est ainsi que moi, pauvre Vidéophage hétéro-normé, je l’ai ressenti. Je ne peux que vous enjoindre à découvrir son univers via le site Internet qu’elle a conçu de A à Z, évidemment (ici). Et comme vous m’êtes sympathiques, une petite vidéo valant mieux qu’un long discours, veuillez trouver ci-joint le très beau clip de Lilith avec sa femme-sexe hypnotique. En vous remerciant.

* À faire passer la salle 2 d’un certain cinéma où un certain projectionniste travaille pour le Grand Rex. Comprenne qui pourra.


Près de la salle Juliet Berto, un peu avant la séance de 20h.

— Psst… Il a ce qu’il lui faut, le monsieur ? Il cherche quelque chose ? J’ai de la bonne !
— Qui ça moi ? Mais… Benjamin ? La vache, je t’avais pas reconnu ! Qu’est-ce que tu fiches caché dans ce recoin sombre ?
— Ben, je bosse, mec ! Mais toi, tel que je te connais, t’es venu avec ton matos perso.
— Tu veux dire mes Pépitos ? Ben oui, même si on n’a pas le droit de manger dans la salle, je prends toujours un paquet en cas de fring…
— Mais non, mec ! Je parle de… de… de matos, quoi !
— Tu veux dire, de drogue ? Mais, MAIS…
— Chuuuut, moins fort, mec !
— Mais c’est pas possible, Benjamin ! Ne me dis pas que tu fais dealer pour arrondir tes fins de mois !
— Non, mais là, c’est spécial. C’est un nouveau produit, comme qui dirait une exclusivité. Et je fais ça pour le festival, hein, pas pour mon bénéfice personnel !
— […] Tu veux dire que madame Clara et monsieur Martin sont au courant ? Qu’ils… qu’ils sont dans le coup ?
— Ben oui, mec ! C’est même eux qui me fournissent ! Attends, pousse-toi un peu, y a des clients qui radinent… Eh, les amoureux ! On s’promène ? Vous cherchez peut-être de quoi passer un bon moment ?
— Houla, c’est qu’on veut pas d’ennui avec la police, nous !
— T’inquiète, mec ! C’est du 100 % légal, garanti sans effets judiciaires secondaires. Tenté ?
— Euh, faut voir. C’est combien ?
— 6,50 la dose…
— […] O.K., on va en prendre deux, pour essayer.
— Voilà, mec. Pour la suite, c’est la grande porte en bois, juste là. Et bon trip, les amoureux !

Benjamin Cocquenet, en pleine forme
20h00 – SALOMÉ (a.k.a. SALOMI)
Un film… euh, une œuvre… euh, un délire cinématographique en roue libre signé Carmelo Bene, vaguement inspiré d’une pièce en un acte d’Oscar Wilde. Avec des filles toutes nues, des couleurs folles et beaucoup, beaucoup de substances illicites.

— « Tiens, mais qu’est-ce que tu fiches dans la cuisine ? T’es pas encore couché ? Je suis pas ta mère, mais si tu tardes à filer sous la couette, tu vas finir le festival en mode zombie…
— M’en parle pas. Faut qu’j’écrive sur un film, mais je n’ai pas la moindre idée de par quel bout le prendre.
— Pire que le Jodo ?
— À côté, El Topo c’est de la gnognote. Euh, à ta place, je prendrai plutôt de l’eau du robinet…
— Pourquoi tu dis ça ?
— La bouteille, là, c’est pas du Périer.
— Bon sang de bois, c’est la poire du grand-père ? Et il ne reste plus que ça ?!
— Chuis désolé mamie, mais là, j’ai pas trouvé d’autre solution. Mais t’inquiètes, hein, j’ai prévu une bassine, au cas-où.
— Il était si terrible que ça, ce film ?
— T’as pas idée… C’est l’histoire de la princesse Salomé. Enfin, d’une des princesses Salomé, parce que, comme l’a expliqué Benjamin dans sa présentation, y’en a eu plusieurs, des garces appelées Salomé. Mais c’est pas bien important. Le réalisateur, c’est un gars qui faisait du théâtre, mais qui voulait faire du cinéma aussi. Et je crois qu’il prenait pas mal de produits, parce que comme l’a fait remarquer Laurent à la fin de la projection, le gars, il y connaît que dalle à la grammaire cinématographique, et ça l’empêche pas d’y aller. Quand t’y penses, l’histoire tient à peu près la route. C’est au niveau des images que ça part en sucette, à grands coups de montage épileptique et de changements d’axes de caméra impromptus. Mais attention, hein, pas pour donner une illusion de rythme à la Transformers, juste parce que le gars, il sait pas trop faire. C’est couillon, au lieu de demander à quelqu’un qui sait, il fait quand-même. Ça commence par un chameau qu’a mangé un trésor et qui essaye de passer par le chas d’une aiguille, mais en dessin animé. Après, y’a des filles toutes nues qui se font fesser avec des fleurs, mais pas en dessin animé. Et pis y’a Salomé. Elle est jolie, Salomé. Elle fait un peu peur avec son crâne rasé, mais elle est jolie. Y’a aussi une histoire avec Jésus, à table avec ses copains et qui dit qu’il y en a un qui va le trahir cette nuit, mais quand il balance les deniers sur la table, c’est tous les douze qui se jettent dessus comme des morts de faim. Ça mange beaucoup, dedans le film, d’ailleurs. Y’a un tétraqure… un trétraque… un trécarte… Y’a un gars, il passe son temps à manger. Je crois que c’est le cousin de l’oncle de Salomé, ou quelque chose dans le genre. Il bouffe sans discontinuer. Et il picole aussi. Bon, ses potes, ils sont pas très nets, eux non plus. Y’en a un qui mange dans les fesses d’une dame. Non non, j’m’ai pas gouré, il mange pas LES fesses de la dame, il mange DANS les fesses de la dame. Et puis, y’a un prophète aussi, qui se prend des torgnoles dans le museau par paquets de douze, avant que des filles toutes nues lui mettent des grands coups de bouquin sur l’occiput. Il était rigolo, lui, avec sa tête à la Gérard Hernandez et sa tenue de footballeur. Ah oui ! Et pis y’avait aussi la maman de Salomé, avec ses ailes d’ange dans le dos et son grand cabas. Sauf qu’il y avait un genre de fakir avec ses moustaches en guidon de vélo qui passait son temps à répéter ce qu’elle disait tout en fourrant discrètement des timbales dans son sac. Et pis à un moment, l’autre tétarque demande à Salomé de danser pour lui, alors que bon, il a pas vraiment le droit vu que c’est sa belle-fille. Elle, elle veut pas, mais lui, il insiste. La maman est pas hyper jouasse non plus, hein ? Dans ce film, tout le monde la regarde un peu trop, la jolie Salomé, même si elle fait un peu peur avec son crâne rasé, et elle, elle aime pas trop ça. Mais bon, l’autre gars, là, son beau-père, il insiste lourdement en lui promettant plein de trucs : des oiseaux, des colliers, des amatis… des amétas…, des pierres précieuses, mais elle, elle veut vraiment pas. Alors, il lui dit : ‘Tout ce que tu veux !’ et elle, du coup, elle arrête de faire sa mijaurée et elle va chercher des voiles pour danser. Sauf que pile quand ça allait devenir chouette, en fait, y’a Jésus qui revient tenter une auto-crucifixion. C’est pas très malin de sa part, parce que bon, les pieds, O.K., la main droite, d’accord, mais comment tu fais pour enfoncer le dernier clou, hein, quand il te reste plus que la main que tu dois clouer ? C’est vraiment ballot, parce que bon, s’il avait demandé au fakir ou au prophète de lui filer un coup de… main – hi hi hi ! –, je suis sûr qu’il aurait dit oui. Bon, pas à Salomé, parce que elle, elle avait pas vraiment l’air de savoir bricoler. Et pis après, le film devient n’importe quoi parce que Salomé, elle a même pas dansé, mais le têtard, il doit quand-même lui donner un truc. Et elle, elle veut une tête. Et lui il veut pas lui donner. Il fait sa… – hi hi hi ! – Il fait sa mauvaise tête !! Bon, après, c’est tout blanc et c’est la fin du film. C’était bien rigolo, quand j’y repense : la copie était un peu rosée, mais bon, ça allait. Et le sous-titreur, parce que c’était en V.O., c’était marrant parce que des fois, tu sentais bien qu’il comprenait plus rien aux dialogues vu que tout le monde parlait en même temps. Du coup, il lâchait l’affaire et arrêtait carrément de sous-titrer.
— […] Euh, je crois que ça serait bien que tu ailles te reposer, maintenant. T’inquiète, je vais ranger ici. Et prends la bassine avec toi, c’est plus prudent…

La présentation de Salomé par le professeur Cocquenet


22h00LE CIRQUE DE LA PEUR (a.k.aCIRCUS OF FEAR)
Un krimi européen produit par Henry Alan Towers et réalisé par John Llewellyn Moxey
, avec côté garçons : Christopher Lee en luchador et Klaus Kinski en roi du carnaval, et côté filles : Margaret Lee en cible allumeuse et Suzy Kendall en fifille à son papa.


Enquiller cette sage co-production européenne après le délirant Salomé, c’est un peu comme boire un grand verre de jus d’orange juste après avoir dégusté à sec un Saint Marcellin bien mûr : Ça lui donne un drôle de goût. Que voulez-vous, c’est la dure loi du festivalier intégriste, le dur, le tatoué, celui qui préfère sauter un repas plutôt que de manquer ne serait-ce que cinq minutes de la programmation1. Heureusement, la transition fut amplement facilitée par deux facteurs : la remise en contexte du sieur Benjamin Cocquenet, toujours impeccable malgré ses choix vestimentaires discutables, et le support de projection. Attention, je n’ai rien contre les 35 mm fatigués. Mais la copie numérique fournie par nos amis du Chat qui fume, éditeur francophone exemplaire – et principal artisan de mon régime alimentaire à base de nouilles et de pommes de terre à l’eau –,était absolument su-perbe. Le master 4K qui sert de base au combo DVD/Blu-ray annoncé pour février/mars est de toute beauté. Quant au film, il appartient à la catégorie des krimis, ces polars à la Agatha Christie et Edgar Wallace qui firent les beaux jours du cinéma d’exploitation européen. Produit par l’excellent Harry Allan Towers – mes Jess Franco préférés, c’est lui ! –, réalisé par un solide artisan anglais issu de la télévision, John Llewellyn Moxey, ce Cirque de la Peur est de très bonne facture. Réalisation efficace, direction d’acteurs tenue2, montage serré qui évite les temps morts, l’histoire est plaisante à suivre et l’ensemble agréable à regarder. Manquait tout de même un brin de folie, et j’avoue qu’entre la fatigue accumulée et les effets secondaires du film précédents sur mes globes oculaires, j’ai un peu décroché après la disparition de l’affolante Margaret Lee.

1 Rien à voir avec la pseudo-radicalité de certaines végétariennes de ma connaissance qui n’hésitent pas à écorner leurs convictions dès qu’on agite un paquet de bonbons Haribo sous leurs nez. […] Euh, nez qu’elles ont fort joli, soit dit en passant. Et puis, franchement, qui sommes nous pour porter un jugement à l’emporte-pièce, hein ? Honnêtement, est-ce que ça ne rend pas leur engagement envers la cause animale plus beau ? Plus méritant ? Plus… Comment ? C’est trop tard pour rattraper le coup ? Aïe aïe aïe, j’en connais un qui va prendre cher demain…

2Enfin, autant que ce trublion de Klaus Kinski le permette : comme le soulignait fort à propos Fabien Mauro à l’issu de la séance, il est évident que l’acteur fou a imposé quelques bricoles de son cru. Comme de mourir en serrant une tête de carnaval contre lui.

François Cau, après son festival d’humour

Vers minuit, dans les rues désertées de la capitale des Alpes, notre valeureux Vidéophage affronte le blizzard et les trottoirs gelés afin de regagner ses pénates. À quelques encablures de son immeuble, son téléphone portable se met à striduler. Il parvient péniblement à l’extirper de sa poche et avise le nom sur l’écran avant de décrocher.

— Ah, François ! Ça m’fait bien plaisir de t’avoir au bout du…
— Euh, quoi ? Qui ça ? François ? Je connais pas de… Eh merde !
— Elle est toute bizarre, ta voix. T’es enrhumé ? […] allô ? Allô ? Ah, flûte ça a coupé.

Quelques secondes plus tard, le Nokia 216 se remet vibrer. Mais cette fois, l’écran affiche un numéro masqué.

— Allô ?
— Vous êtes bien le Vidéophage ?
— Euh, oui. C’est à quel sujet ?
— Vous avez bien reçu notre paquet ?
— Euh, oui. J’ai pas bien compris, mais…
— Vous avez été sélectionné pour faire partie de notre club.
— Euh, c’est-à-dire que merci, mais non merci. J’ai besoin de rien, et j’ai pas d’argent pour…
— Mais non, espèce de crétin ! Je suis pas commercial pour France Loisirs ! Notre club, c’est plutôt un truc d’entraide, où on se file mutuellement des coups de main pour, disons, régler nos problèmes.
— Ah, d’accord. Plutôt comme une secte alors !
— Nan, mais là, on va pas y arriver… Alors, pour faire simple, quelqu’un du club va prendre contact avec toi afin de te… de vous permettre de réaliser votre entreprise. Disons… vendredi, pendant le festival. Tu lui refiles le paquet, et c’est marre. Et d’ici quelque temps, on vous recontactera pour que vous puissiez accomplir votre part du marché.
— […] J’ai rien compris.
— Oui, ben merde, hein ? De toute façon, tu piges jamais rien à rien.
— C’est marrant, parce qu’à vous entendre, on dirait un collègue projectionniste à moi, mais vachement enroué.
— Pfff, n’importe quoi ! Appele-moi, euh… George.
— D’accord, monsieur George.
— Donc, vendredi, cinéma Juliet Berto, paquet, contact. Ah oui, le mot de passe, c’est « On devrait jamais essayer d’ouvrir des bouteilles d’huile avec un couteau à viande ». Sur ce, bonne fin de soirée.
— Bonsoir monsieur George. Et prenez soin de vous, hein, vous avez l’air de tenir un sacré rhume vous aussi, et… Ah, il a raccroché…

Mais quel est ce mystérieux club qui n’est ni un truc de bouquins moisis, ni une secte ? Qui est donc le mystérieux monsieur George ? Guillaume va-t-il se manger le trottoir en glissant sur une plaque de verglas ? Vous le saurez en lisant le prochain épisode de notre grand feuilleton festivalier !

Merci à : Sylvie pour le refuge contre le froid, Fabien « Fu-sion ! » Mauro, Mathieu « Be Kind, Rewind » Broussolle (pour info), Sylvain « Holmes » Crobu et Axel « Watson » Pazuki (dans : Le Mystère mystérieux de la piste décalée), Clara et Martin, (un peu plus fatigués qu’hier, mais moins que demain), M’sieur Monfort, Laurent « Rico » Huyart, Élie, Benjamin « El Profesor » Cocquenet et ses chemises psychotroniques, Olga et Gilles « Si t’as le malheur d’écorcher encore mon nom, je te pulvérise » GouLLet. La dream-team de l’accueil : Jenny « pas taper ! » Pelloux, Sarah « mode agenda de ministre on » Onave, Hélène (j’vous ai apporté des bonbons) et Simon, Jean-Alexandre ET Céline (enfin réunis dans un numéro démoniaque de vente à la criée), Roland, Raymonde, Loïc « J’ai un 35 dans mon salon » Verdillon, et toutes celles et ceux que j’ai oublié parce que flûte, moi aussi je commence à manquer de sommeil…

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Maudit Journal 2019 – Day Two


Mercredi 23 janvier, vers 10h – appartement du Vidéophage

— « Ah, il est réveillé !
— ‘Jour mamie. Tu as passé une bonne nuit ?
— Ma foi, j’ai pas à me plaindre. Et toi mon grand ?
— Mouaif, ça fait quoi, une heure que je tournicote dans mon lit sans arriver à me rendormir ? C’est quoi ce sourire ?
— Le café est encore chaud, sers-toi. Tiens, j’ai lu ta chronique, tout à l’heure.
— Ah, voilà. C’est pour ça que tu fais cette drôle de tête. Ça t’a pas plu, c’est ça ?
— Le médisant ! Au contraire, jeune-homme. Bon, je trouve toujours un peu sec que tu étales ma vie privée sur le oueb, mais dans l’ensemble, ça se lit bien. Sinon, le karma, tu connais ?
— Euh, je suis familier avec le concept, pourquoi ?
— Oh, trois fois rien. Tu disais quoi à propos des Parisiens hier ? Qu’ils paniquaient pour trois flocons de neige, c’est ça ? Regarde un peu par la fenêtre… »

Le Vidéophage en reste bouche bée. Les rues de Grenoble sont blanches et la neige continue de tomber à gros flocons, balayée par des rafales d’un vent glacial. Enfin, c’est ce qu’il déduit en observant les rares piétons emmitouflés dans leurs doudounes.

— « Ah zut…
— Comme tu dis ! À l’heure actuelle, je connais deux, trois de tes contacts parisiens qui doivent bien rigoler !
— Pfff… Dis-voir, tu te rappelles pas où j’ai rangé mes moon boots, des fois ?
— Je te les ai sorties. Elles sont juste à côté de la pelle à neige, et tu as largement le temps d’aller dégager l’entrée de l’immeuble avant les séances… »



Sylvain et Jenny, en train de vérifier les copies du festival

Cabine de projection de la salle Juliet Berto – 17h45

— « Tiens, voilà Jenny, c’est fini. Avec ça, tu es tranquille.
— T’es sûr Sylvain ? Le pansement va pas se décoller ?
— T’inquiète, avec le métier que je fais, j’en suis pas à mon premier. Et tu t’es fait ça comment, sans indiscrétion ?
— En essayant d’ouvrir une bouteille d’huile d’olive.
— Ah ouais, quand-même…
— Nan, mais j’avais qu’un couteau de boucher sous la main, et ça a ripé.
— En tout cas, je suis impressionné par ton sang-froid. Ça pissait bien, quand-même.
— Qu’est-ce que tu crois ? Que c’est ma première blessure de guerre ? Attends, je te montre… Là, tu vois, au niveau de mon coude ?
— Ah ouais, pas mal !
— Ça, c’était en ouvrant une boîte de conserve avec un bowie knife.
— Ben moi, une fois, je me suis coincé le poignet entre les rayons d’une bobine. Mais en plein rembobinage, hein ?
— Fais-voir… Classe ! Combien de points ?
— 17.
— Petit joueur ! 28.
— Non, en une fois ? Où ça ?
— Sur la cuisse… Ah, merde, attends, faut que je déboutonne mon jean et… Voilà !
— Impressionnant ! Et tu t’es fait ça comment ?
— En me colletant avec un connard qui m’avait prise en photo. Il m’a fait ça avec son trépied. Mais je lui ai explosé son Reflex sur la tronche.
— Mieux, mieux ! Je me suis pris la lanterne d’un projecteur Buisse sur le dos !
— Mouais, un 16 mm, c’est pas si…
— Non, mais attends que j’enlève ma chemise… Là, regarde de plus près. C’était pas un 16, mais un 35 mm !
— […] C’est magnifique… Mais pas autant que la fois où à 10 ans, je me suis fait traîner les fesses sur 10 mètres par… »

Absorbés par leur discussion, nos deux amis n’ont pas remarqué qu’ils n’étaient plus seuls. Le Vidéophage se tient dans l’embrasure de la porte, la bouche ouverte, totalement pétrifié. Au bout de quelques secondes, il se racle la gorge :

— Euh, m’excuse de vous déranger, mais, euh…
— C’est pas du tout ce que tu crois.
— Mais je ne crois rien.
— Tu fais bien. Et d’ailleurs, ce que tu crois que tu as vu, on va dire que ça ne s’est jamais produit. Et on n’en reparle plus jamais.
— Oui, mademoiselle Jenny. Je préfère autant. Clara voulait savoir si vous êtes prête pour…
— Le temps de… Ben, reste pas planté comme un radis, va lui dire que j’arrive dans deux minutes !
— Je… D’accord. Mais faites gaffes, vous avez laissé votre, euh… Oui, sur les bobines, juste là… »


18h00 – SOLEIL DE FEU (a.k.a.SURVIVAL RUN, a.k.a.SPREE) Une synthèse des grands courants cinématographiques porteurs de son époque signée Larry Spiegel avec Peter Graves, Ray Milland, des seconds couteaux patibulaires et une demi-douzaine de jeunes premiers qui n’ont jamais vraiment percé 1.

Le film démarre par une très belle séquence qui n’aurait pas dépareillé dans un film noir de la grande époque. À la sortie d’un aéroport, une voiture de luxe attend un mystérieux passager qui se déplace avec une canne au pommeau d’argent. On ne voit aucun visage, les acteurs restent dans l’ombre ou sont filmés sous la taille, et quelques détails visuels comme le « SYN » sur la plaque minéralogique ne laissent planer aucun doute : on est du côté des salopards. Le générique vient se plaquer sur l’image, la musique rehausse le caractère inquiétant de l’ensemble et assure la continuité du montage : On se retrouve devant un entrepôt, filmé en plan fixe, on entend deux coups de feu, la porte se lève, un camion sort, et là encore ça fonctionne au poil. Puis la caméra nous fait entrer dans le bâtiment par un travelling… qui met des plombes et des plombes pour arriver jusqu’au fond de la pièce où, surprise ! Deux cadavres de flics nous attendent près de leur voiture.

Ouf ! j’ai eu peur un moment que notre brave Sylvain se soit trompé de bobines ou que l’affiche alléchante de ce Soleil de feu soit mensongère. Nous sommes bien dans une série B de la fin des années 70 qui va s’abreuver sans scrupules aux gros succès de son temps, à savoir La Colline a des yeux et Vendredi 13. Au premier, il emprunte son désert oppressant, son camping-car en panne et le principe de la rencontre fortuite avec les méchants. Au second, sa bande de jeunes décérébrés adeptes d’interdits et sa morale punitive douteuse – parfaitement résumée par Clara lors de sa présentation du film : tout ce qui fait du bien, c’est le mal. Mais la comparaison s’arrête là : point de critique sociale et de rednecks furieux comme chez Craven, point de méta-tueur impitoyable garant des bonnes mœurs comme chez Cunningham, ici l’intrigue tourne autour d’un banal trafic de drogue. Mais il faut reconnaître que Spiegel fait le boulot, avec les moyens qu’il a : tout le budget n’est pas passé dans le cachet des deux têtes d’affiches, Peter « M. Phelps » Graves venu payer ses impôts et Ray Milland venu payer la scolarité de ses petits-enfants. La preuve, on a même droit à un hélicoptère pour le grand raout final, il y a une certaine maîtrise formelle à quelques séquences what the fuck près, mais la greffe entre une trame initiale plutôt classique et les passages imposés du survival et du slasher ne prend pas. Mais alors, pas du tout. Heureusement, quelques beaux plans aériens du désert et quelques traits d’humour bienvenus sauvent l’ensemble. Ces derniers peuvent être volontaires, comme l’utilisation des « protections » colorées pour la pêche au brochet, ou non, comme la mort du salaud de violeur, à base de punchline faisandée 2 (et répétée, au cas où le spectateur n’aurait pas bien compris) et de mort en deux temps, sous les balles de sa victime d’abord, puis par chute dans un cactus dont les piquants se plantent opportunément dans l’entrejambe du malheureux. Signalons enfin que le film était proposé dans un 35 mm très correct et avec un doublage français des plus savoureux. Beaucoup moins de spectateurs que la veille, mais c’est malheureusement courant avec les séances de 18h. Et la météo n’a rien arrangé !

1 La preuve, y’en a qu’un qui a sa photo sur IMDB et son principal titre de gloire, c’est d’avoir donné pendant quelques années la réplique à The Hoff du côté des plages de Malibu.

2 « Alors, est-ce que tu me trouves sexy, chiquita ? »


20h00 – LA (LES) CHASSE(S) DU COMTE ZAROFF (a.k.a. THE MOST DANGEROUS GAME) Un classique indémodable signé Irving Pichel, Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack avec la sublime Fay Wray, le fringuant Joel McCrea et l’inquiétant Leslie Banks.

Ah, quel bonheur de revoir ce film sur grand écran, en copie numérique restaurée 1, dans une salle bien achalandée et avec un accompagnement aux petits oignons assuré par l’équipe du Ciné Club de Grenoble 2. Tourné en 1932 en même temps que King Kong, utilisant ses décors et une partie de son casting, Les Chasses… est une parfaite illustration des mutations récentes et à venir de l’industrie cinématographique étasunienne. Dans la forme qui, si elle embrasse pleinement la modernité de son temps, ne fait pas oublier que la naissance au parlant ne remonte qu’à trois petites années. Ainsi, et c’est également palpable dans les classiques Universal monsters de l’époque tel le Dracula de Browning ou le Frankenstein de Whale, la mise en lumière des acteurs emprunte énormément aux techniques du muet. Voir les plans rapprochés de Leslie Banks, l’incroyable interprète de Zaroff avec son regard halluciné qui rappelle celui de Lugosi, ou l’éclairage diaphane de Fay Wray, actrice d’une expressivité et d’une sensualité renversantes. À côté, le jeu du jeune Joel McCrea, qui fit les beaux jours du western dans les années 50, se révèle d’une grande modernité, passant essentiellement par les dialogues et le mouvement. La mise en scène, elle aussi, emprunte aux deux époques : classique avec des plans larges fixes dans les des décors spectaculaires, comme le château ou certains « extérieur », et d’une redoutable modernité dès que la caméra se déplace, avec des mouvements d’appareils incroyablement complexe compte tenu des possibilités techniques de l’époque. Concernant le contexte historique, l’infâme code Hays n’est pas encore en place et la « sexualisation » du personnage de Fay Wray n’a rien à envier aux séquences cultes de King Kong. Bon, sinon, la vision américaine de la Russie est caricaturale à souhait, entre le comte qui, sous ses atours aristocratiques, se révèle un grand pervers légèrement filou et la laideur bolchevique affichée de ses serviteurs, le couteau quasiment entre les dents. Reste que ce film matriciel d’à peine plus d’une heure est diablement efficace, et dans son propos, et dans sa forme. Au point de faire son petit effet sur le public blasé de notre époque.

1 Lobster Films, la société de Serge Bromberg, a réalisé un sacré boulot de restauration. Alors oui, ce n’est pas parfait, il reste des bricoles, des poils dans la fenêtre de projection ou quelques sautes d’images. Mais franchement, vu l’époque et l’état du matériau d’origine, chapeau bas.

2 C.C.G. qui, rappelons-le à nos jeunes lecteurs, a hébergé les premières éditions du FMF avant de le laisser voler de ses propres ailes, tout en gardant avec lui des liens étroits et des séances communes.


Fred Fromenty, libraire SFFF

Devant la librairie O’Merveilles, un peu plus tôt dans l’après-midi.

— « Salut Fred ! Qu’est-ce que tu fiches sur le palier en chemise ?
— Salut Guillaume. C’est l’autre connard qu’a encore garé sa poubelle en double file sur le côté du magasin. Il commence à me courir sur le haricot, celui-là… Viens te mettre au chaud, je le chopperai une autre fois. Tu viens récupérer le Mauro ?
— Euh, non, je le prendrai samedi pendant la dédicace, c’est plus simple. Par contre, euh, tu aurais : ‘des livres sur les maquettes de blindés allemands de la Seconde Guerre Mondiale au 1/72e’ ?
— Ah, super la vanne ! Faudrait vous renouveler un peu les gars, parce que ça en deviendrait presque lass… Attends voir, tu as dit quoi ?
— […] Tu aurais des livres sur les maquettes de blindés allemands de la Seconde Guerre Mondiale au 1/72e ?
— Ah mais… D’accord ! Toi aussi tu fais partie du club ?
— Euh, de quel club tu parles ?
— Ah oui. Pardon. Je n’ai rien dit.
— Pourquoi tu me fais un clin d’œil ?
— Je… Bon, tiens, voilà le paquet en question, fais gaffe, c’est lourd. Allez, c’est pas tout ça mais j’ai des cartons à déballer. À plus, camarade. »

Une fois dehors, guère plus avancé, le Vidéophage déchire un petit bout de l’emballage et découvre qu’il s’agit d’un exemplaire du Dictionnaire du cinéma fantastique et de science-fiction d’un certain Jean-Pierre Andrevon.
(To Be Continued…)

Merci à : Nicolas « HO HO HO ! » Monfort, Jean-Alexandre, un peu moins charmant que Céline dans le rôle de l’ouvreuse, mais tellement investi par sa mission qu’on lui pardonne, la belle Hélène, Princesse Clara, Jenny (désolé !) et Sarah, Étienne et Joyce qui m’ont grave fait fantasmer professionnellement parlant, Sylvain et Axel, la doublette magique de la Cinémathèque, Raymonde, Stéphane, Roland, Daniel et toute la fine équipe du C.C.G.

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Maudit Journal 2019 – Day One


Centre-ville de Grenoble, dans l’appartement que le Vidéophage partage avec sa grand-mère. [Ah, excusez-moi, on fait signe dans mon oreillette que… D’accord, je corrige] Dans l’appartement que sa grand-mère partage avec lui..

— Euh, ouais ? Tu prends une minute pour m’expliquer ? »
— Ah, mamie, t’es réveillée ?
— C’est-à-dire qu’avec le barouf que tu fais, c’est un tout petit peu compliqué de finir sa nuit ! T’as idée de l’heure qu’il est ?
— Désolé, je… je ne sais pas pourquoi, je me suis réveillé hyper tôt en me disant : ‘tiens, et si je me lançais dans un bon gros ménage de printemps ?’. Et pis voilà, quoi. De fil en aiguille, je suis passé de la chambre à la salle de bain, avant d’attaquer le salon.
— Non, parce que là, il est 5h45 et la baraque tremblait tellement que je suis tombée du pageot. Mais littéralement, hein ? C’est même un miracle que je ne me sois pas cassé un truc. Et pis c’est quoi ce machin, là ? T’as investi dans un aspirateur ‘aïe teck’ parce que t’as honte de mon vieux bissell ?
— […] Ça ? Mais non mamie, c’est un petit compresseur que j’ai emprunté au boulot. C’est super pratique pour faire le dessous des meubles et…

Évidement, le compresseur choisit ce moment-là pour monter en pression avec un bruit de tous les diables.

— Non mais ça va pas bien ?! Tu me débranches ce machin de suite et tu arrêtes de te comporter comme une midinette au soir de son premier bal ! Si t’arrives pas à dormir parce que tu es trop excité, fais comme la majorité de tes compatriotes : prends un valium ! Tu te rends peut-être pas compte de la situation, mais à cause de l’autre morue qui n’arrête pas de baver au syndic, je suis sur la sellette, et…

On sonne à la porte.

— Ah, ça doit être pour moi, j’attends un colis de DVD et…
— Un colis à 6h du matin, mais bien sûr… Tu bouges pas, je m’en occupe. Et tu me débranches ce truc infernal de suite !

Quelques minutes plus tard…

— Ben, t’es passé où ?
— Dans la cuisine, je nettoie le micro-ondes. C’était qui ?
— À ton avis ? C’était la maréchaussée, figure-toi. L’autre saleté a profité de tes imbécillités pour me balancer aux pandores. ‘Un appel anonyme’, tu parles !
— Ah merde. Chuis vraiment désolé mamie. Alors ?
— Qu’est-ce que tu crois ? Que ta grand-mère n’est plus capable d’amadouer les pandores en jouant à la pauvre petite vieille sans défense ? Je leur ai fait croire que j’ai eu un souci avec mon cumulus, j’ai promis d’appeler le dépanneur dans la journée, je me suis platement excusée, etc.
— T’es la meilleure, mamie !
— J’pense bien ! Mais heureusement qu’ils ont pas appelé le sommier pour vérifier mon pedigree, parce qu’avec le procès qui m’attend le mois prochain…
— Du coup, tu préfères que j’arrête de nettoyer… ?
— Euh, non. Déjà, je m’en voudrai sincèrement de te couper dans ton élan, surtout que ça risque de ne pas se reproduire de sitôt. Et j’ai l’impression que si tu ne t’occupes pas avant le démarrage du festival, tu vas nous péter une durite. Par contre, tu fais ça en si-lence, hein ? Moi, je retourne me coucher. Enfin, si j’arrive à remettre la main sur mes pilules…
— Je les ai rangées dans la salle de bain. Troisième tiroir du meuble d’appoint, juste derrière les bandes Velpeau.

Mademoiselle No

Hall de la salle Juliet Berto, 19h45.

— Mademoiselle No ! Mademoiselle No !
— Tiens, Guillaume. Quelle surprise !
— […] Mais je vous avais dit que je venais pourtant…
— Nan, mais c’était de l’humour. Par contre, c’est normal que tu aies les yeux au milieu de la figure et, euh, des gants mapa aux mains ?
— Ah, flûte. Je me disais aussi qu’ils étaient pas hypers chauds. Figure-toi que j’ai failli rater la séance ! Je me suis endormi en nettoyant le four, et heureusement que mamie est venue prendre son petit dej’ à 19h30 sans quoi, avec les émanations du produit, je…
— Non, mais au temps pour moi. C’est de ma faute, je sais pas ce qui m’a pris de te poser la question… Sinon, voilà, hein, je te présente Hélène qui va s’occuper des entrées avec moi ce soir, voilà ton pass, et vu qu’il y a du monde…
— En tout cas, ça me fait rudement plaisir de…
— Ah Clara ! Tu tombes bien, j’ai quelqu’un à te présenter ! Voilà, lui c’est le Vidéophage, et Guillaume, je te présente Clara Sebastiao, co-organisatrice du festival cette année.
— Ah ! Je rencontre enfin le fameux Vidéophage ! J’aime beaucoup ce que tu fais et…
Et notre ami de se jeter aux pieds de la malheureuse Clara en éclatant en sanglots. La nouvelle programmatrice du festival, paralysée, lance un regard interrogateur à Sarah.
— Ouais, désolé Clara. J’aurai dû te prévenir. Il est un tantinet émotif, le Vidéophage.
— Je… D’accord. Et, euh, je suis censée faire quoi, maintenant ?
— Là, chacun sa méthode. C’est toi qui vois […]
Clara lui tapote maladroitement la tête.
— […] mais fais gaffe, hein, il fonctionne un peu comme un chaton. Si tu le laisses faire, il comprendra pas que tu lui refuses ce genre de comportement ensuite.
— J’vais quand-même pas lui mettre des coups de pied…
— Hmmm… Tu sais, ça marche plutôt bien avec lui.
— (…) Non, mais je suis pas comme ça, moi. Guillaume ? Guillaume ! Faut te relever maintenant !
— Ah, madame Clara, vous n’imaginez-pas comme je suis heureux que vous repreniez la boutique !
— Ben si, un peu quand-même. Mais, euh, tu peux me tutoyer et m’appeler par mon prénom, hein ?
— Oui, madame, comme vous voulez.
— Ah ouais, quand même… Et, euh, Sarah, comment je fais pour le décoller de là ?
— Attends, je crois que Karel a laissé traîner un fouet quelque part…

Madame Clara

20h00 – EL TOPO
Un film métaphysicho-psychédélico-mystico-radical* d’Alejandro Jodorowsky avec lui-même, Mara Lorenzio, Robert John, Paula Romo, Jacqueline Luis et Brontis Jodorowsky.

Après avoir sauté de joie à l’idée de découvrir ce film pour la première fois en salle, je me suis dit que c’était un choix plutôt risqué pour ouvrir cette 11e édition du Festival des Maudits Films. Mais en voyant la file d’attente devant la caisse, je me suis dit qu’il fallait vraiment que j’arrête de raisonner en vieux con. Plus de 140 spectateurs ont bravé le froid et la neige pour… Euh, non, pardon, ça c’était à Paris. Plus de 140 spectateurs ont investi le cinéma Juliet Berto pour découvrir les visions d’un des artistes les plus passionnants encore en activité. Et dans une copie 35 mm tout à fait acceptable, en VOST s’il vous plaît – on a échappé au doublage de Dominique Paturel, c’est toujours ça de pris !

Voilà. En jargon journalistique, ça s’appelle noyer le poisson pour retarder l’échéance, parce que franchement, à ce stade de l’article, je n’ai toujours pas la moindre idée de comment aborder cet ovni. Je pensais que dormir dessus en dévoilerait les arcanes, mais – et tu m’en vois désolé ma chère Sylvie –, je n’ai eu aucune révélation. J’ai trouvé El Topo fascinant, envoûtant, d’une beauté formelle redoutable et d’une inventivité folle, mais je me retrouve totalement désarmé pour écrire dessus. Jusqu’ici, le seul réalisateur qui me faisait cet effet, c’est Godard.

Tout ce que je peux vous dire, c’est que je préfère largement la seconde partie à la première. Parce que le réalisateur parvient à s’échapper de ses fantasmes christiques auto-centrés – il se présente lui-même comme Dieu, ce qui a le mérite d’être clair – pour se confronter au monde et à l’autre. L’autre, c’est d’une part les éclopés, peuple triste réduit à agoniser dans une caverne parce que, fruit des ébats incestueux de « la bonne société », cette dernière les a exclus de la surface sans espoir de retour. Évidement, Jodo prend fait et cause pour eux et entreprend de les ramener au monde en creusant un tunnel avec ses propres mains. Son histoire d’amour avec le magnifique personnage de la naine incarnée par la troublante Jacqueline Luis est d’une pureté et d’une naïveté incroyablement touchantes, avec en point d’orgue ce numéro de saltimbanque du baiser. Mais la beauté de l’instant sera bien vite entachée par la méchanceté et la vulgarité de ces citadins, immondes et pervers sous leurs dehors de puritains dévots esclavagistes. Un pamphlet salvateur sur l’acceptation de l’autre au-delà des visions étriquées de notre civilisation en fin de vie. En y repensant, ce film vieux de presque cinquante ans fait tristement écho à notre époque.

* Je n’invente rien, c’est un « résumé du résumé » très éclairant de l’édition DVD du film.

Céline, charmante ouvreuse
Après que les lumières se sont rallumées dans la salle, Céline, la charmante ouvreuse du festival s’approche de notre Vidéophage avec son panier en osier.
— Vous voulez jouer avec moi ?
— Euh… Pardon ?
— Vous voyez dans ce panier, il y a des livres emballés.
— C’est marrant, je connais ce papier cadeau…
— (…) Ils viennent de la librairie O’Merveilles
— Ah, voilà ! C’est que, vous voyez, je connais bien Fred, et…
— Du coup, pour gagner un livre gratuit, il faut prendre un des paquets et regarder au dos.
— D’accord, je vais prendre celui-là, et…
— Non. Pas celui-là.
— Ah bon ? Et, euh, celui-là ?
— Non plus.
— Vous êtes sûre, parce que…
— Essaye un peu plus à gauche… Nan, derrière… Non plus, il commence légèrement à me courir, lui… Le petit là !
— Celui-là ?
— Oui ! Bravo ! Et en cadeau, un marque-page de la librairie !
— C’est gentil, mais j’en ai déjà un et…
— Alors, il va prendre gentiment son marque-page et me lâcher les jarretières, lui…
Pendant que la jeune-femme s’éloigne en soupirant, notre héros se rend compte qu’il y a quelque chose d’écrit au dos du rectangle de carton : « Monsieur le Vidéophage, RV demain à 16h à la librairie Omerveilles. Vous demanderez au tenancier s’il a des livres sur les maquettes de blindés allemands de la Seconde Guerre Mondiale au 1/72e, il vous remettra un paquet qui vous servira pour la suite de votre projet. Signé : un ami qui vous veut du bien »

(To Be Continued…)

Merci à : Clem et Jonathan, binôme alcoolique non-pratiquant, Gilles « te bile pas, mange une frite » Goullet, le Vava, la Sylvie, le Fred (ça va jaser pour le bouquin…), Sylvain, Jenny, Sarah, Clara, Martin, Céline, Hélène, Raymonde, Roland, le public, Jodo/Dieu.

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Maudit Journal 2019 – Day Zero


Samedi 12 janvier 2019, dans un bar incontournable de la nuit grenobloise.

— « Karine ?
— Ah, Sarah ! C’est pas dommage !
— Désolé, j’étais en train de bosser mes cours à l’autre bout de la ville. J’ai pas tout compris à ton message… Guillaume est bourré ?
— Mouais, c’est un peu plus compliqué que ça. Il est au fond, à côté des chiottes.
— Mais, euh, pourquoi t’as pas appelé sa grand-mère ?
— Elle est tricarde pour au moins les cinq prochaines années.
— ???
— L’autre dimanche, elle s’est colletée avec madame Robert sur la place, en faisant son marché. Ça a dégénéré et on a été obligé de la bannir.
— Mais vous êtes pas fermés, le dimanche ?
— Ben si. Mais ça les a pas empêchées d’exploser la vitrine en se crêpant le chignon.
— Ah ouais, quand-même…
— Bon, en ce qui concerne l’autre cas social, c’est toi le chat ma belle.
— Mais… c’est quoi le saladier vide à côté de lui ? Du punch ?! Karine, tu ne vas pas me dire qu’il s’est enfilé tout ça ?
— Si. C’est même son deuxième. Arrête de me regarder comme ça, Sarah. Tu penses bien que j’ai ajusté les proportions quand il m’en a commandé cinq litres pour, je cite, ‘noyer son chagrin’.
— T’es sûre que t’as pas eu la main un peu lourde, quand-même ? Il a l’air d’avoir sacrément ramassé…
— 0 % de rhum, et 100 % jus de fruit.
— […]
— C’est dingue, hein ? Le pouvoir de l’esprit sur le corps… Ah, Benjamin vient de me répondre par texto. Il arrive.
— Mais t’as carrément déclenché le plan orsec !
— Disons que vu l’état du client, j’ai prévu large. Sylvie arrive dès qu’elle a fermé le magasin, et Jenny m’a dit qu’elle était dispo, au cas-où. Mais je te préviens, si vous n’arrivez pas à le décrocher du comptoir, j’appelle les flics. C’est pas qu’il soit méchant, mais j’ai un établissement à faire tourner et il fait peur aux clients. »
Karine, barmaid de choc

— « Guillaume ? Ça va ?
— Ah, tiens ! V’la la plus belle ! Tu tombes bien, toi. J’en ai ras la casquette de picoler tout seul. Viens donc prendre un godet avec moi. Karine !!! C’est marrée basse, ici. Refais-nous donc le plein de carbure, qu’on enterre dignement le décédé !
— […] Qui qu’est mort ?
— Pfff… Comme si tu savais pas ! T’as pas vu la date qu’on est ? Normalement, à ce jour-là, on faisait le vernissage de feu le Mestival des Vaumits Films.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
— Rien. Chuis triste, c’est tout. Et tout le monde s’en fiche, que le festimal, ça soit fini. Ben y m’manque, figure-toi. Alors, en son honneur, et avant de passer la troisième semaine de janvier à pleurer sous ma couette, j’ai décidé de sécher un p’tit punch à sa mémoire, au mestifal des faumits films. Tends ta coupette, mademoiselle No, ce soir, on se retourne la tête ! Et tant pis si y’a que nous qui rendons hommage aux grands disparus de la vie culturelle grenobloise ! À bon entendeur, je m’comprends !
— Je… Les mots me manquent. Il a lieu le festival, cette année.
— Ben non, puisque Karel, elle a dit qu’elle arrêtait après la 10e…
— Mais, y’a une nouvelle équipe qui reprends. Tu le sais, ça.
— Pfff, n’importe quoi, elle. Une nouvelle équipe ! Et si je te laisse continuer, tu vas bientôt m’dire que ça repart comme en 14 pour une 11e édition, c’est ça ?
— Ben oui, espèce d’andouille ! On en a déjà parlé, en plus. Même que je reprends les courts-métrages. Même que Benjamin va présenter des films !
— […] Je… Quoi ?
— Et puis ce soir, c’est le vernissage de l’expo. Ici. À l’Ouest. À 20h.
— Ouais, sauf qu’il y a personne. Comme par hasard !
— Putain, il est 17h45, là.
— N’importe quoi ! […] Ah putain, mais oui !
— Et tu vas me dire que t’as pas remarqué, sur les murs, les affichettes de films, les dessins, les affiches du festival, tout ça ? Et pis le livret, là, c’est le programme !
— Mais… mais… Ça veut dire qu’on repart pour un tour ? Comme avant ?
— Mais oui, banane !
— Dans mes bras, ma Sarah !
— Euh, tu te calmes direct, là !
— Pardon, mademoiselle No. Je me suis laissé emporté. La joie, l’alcool, tout ça.
— Mouais. En parlant d’alcool, t’en es où ?
— Ben, je crois que j’ai dessoûlé d’un coup. C’est dingue, hein, le pouvoir de l’esprit sur le corps. Par contre, j’ai super mal à la tête.
— Tiens, bois, ça ira mieux après.
— C’est quoi ?
— De l’aspirine. Hop, cul sec !
— C’est marrant, ça a le goût de l’eau.
— C’est de l’aspirine. D’ailleurs, tu reprends déjà des couleurs.
— Ah ouais, grave. Et j’ai plus mal à la tête. Du coup, on se commanderait pas un truc à boire, pour fêter ça ?
— […] »

Mademoiselle No

Merci à Sarah « Mademoiselle No, on a besoin de nous ! » Onave, Benjamin « El Profesor » Cocquenet, Jenny « Attrape-moi en photo si tu peux » Pelloux, Sylvie, Karine et son magic’ punch qui déboite sa grand-mère (mais plus la mienne vu qu’elle est tricarde), Bat, Antoine et Flo (je t’envoie la note du teinturier dans la semaine), Stéphane, Miros, Les nouveaux tauliers Clara et Martin, les anciens tauliers Karel et Yann et, last but not least, the best festival of ze world, le seul, l’unique, le Festival des Maudits Films. Be seeing you salle Juliet Berto du 22 au 26 janvier, ouais !
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Adieu, Metaluna Store…

À l’époque où je me suis lancé dans la merveilleuse aventure du fanzinat, je n’étais passé qu’une seule fois à Movies 2000. Rigolez-pas, pour un gars aussi casanier que ma pomme, Paris, c’est l’aventure d’une vie. J’étais tout excité à l’idée de découvrir enfin ce haut lieu de mon imaginaire cinéphile ; un poil intimidé aussi, surtout que « le » Bruno était à son poste ce jour-là, bien calé derrière le comptoir. J’en étais reparti avec quelques bricoles, dont une photo de la merveilleuse Edwige qui orne toujours les murs de ma chambre. La suite appartient à l’histoire : je décidais peu après de me jeter corps et âme dans la grande avent…. Euh, dans la petite aventure des Chroniques, sans réaliser pleinement ce qui m’attendait. Et sans la moindre idée de comment diffuser ma prose au-delà des potes, de la famille et du bassin grenoblo-grenoblois. J’optais pour un service de presse qui n’en était pas vraiment un, parce qu’on va pas se mentir, j’ai un sens du commerce et de la com’ à peu près au même niveau que mon compte en banque : entre parquet et moquette. Ça tenait plus du remerciement que du placement de produit dans les règles de l’art. Dans le tas, il y avait Mauvais Genre, Mad Movies, Artus et Le Chat qui Fume, dans l’espoir un  peu naïf de recevoir des DVD gratos, mais bon, c’est une autre histoire que je tairais pudiquement en attendant le Grand Soir. Norbert Moutier aussi, notre père à tous, qui eut l’élégance folle de m’envoyer un petit mot pour m’encourager. Et Movies 2000 qui devint rapidement avec Sin’Art mon meilleur point de vente..

Même si je n’ai quasiment jamais l’occasion d’aller sur Paris, à chaque fois je me débrouille pour passer à la Cinémathèque et à Movies 2000. Oui, bon, je sais, c’est devenu Metaluna Store depuis une paye, mais comme je l’évoquais plus haut, je monte plus que rarement à la capitale et…

— « On va finir par le savoir, que tu sors jamais de ta cambrousse…
— La vache, tu m’as fait une de ces peurs mamie !  Ça se fait pas de lire par dessus l’épaule des gens !
— On peut savoir qui est mort ?
— Ben, la boutique à un pote…
— On dit pas ‘ la boutique à un pote’, on dit ‘la boutique de Bruno’, déjà, et si j’ai bien compris, il est en train de voir si y’a pas moyen de repartir sur autre chose.
— (…) Mais comment tu sais ça, toi ?
— Tu crois quoi ? Que les vieux sont juste bons à taper le carton au club du troisième âge ? Ta mamie, elle est sur Fesse Bouc, mon cher petit…
— T’ES SUR FESSE BOUC ?!!
— Oui, et tu peux toujours courir pour que je te refile mon pseudo !
— (…)
— Pour en revenir à tes moutons, tu le trouves pas un poil déprimant, ton billet ?
— Ben, je m’excuse pour l’ambiance, mais des nouvelles comme ça, ça incite pas vraiment à la poilade.
— Oui, d’accord, ça fiche un coup d’Calgon, pas si je dis pas de bêtises, Bruno explique dans la foulée qu’il est en train de bosser sur ‘l’après’, non ?
— (…) Oui, mais…
— Oui mais quoi ? Ça sert à quoi de se morfondre ? On arrête la sinistrose, on regarde vers l’avenir, et on envoie des ondes positives  !
— (…) Ouais, t’as raison mamie. Avec la niaque qu’il a, le gars Bruno, il va rebondir. C’est sûr. Et je vais pouvoir reprendre mes petits achats par correspondance. Y’a un bouquin sur le polar hongkongais et un p’tit Nikkatsu chez Criterion qui me font de l’œil depuis un bon moment, je lui ai parlé l’autre jour, et… Ben quoi ? Pourquoi tu secoues la tête comme ça ?
— Pour un gars qui n’avait pas le sens du commerce en 2012, tu as vachement progressé… Tu serais pas discrètement en train de me balancer ta liste au père noël ?
— Qui, moi ? »

Au final, ça sera un simple au revoir, Bruno. Et dans le sens primitif de la formule, hein ? Au plaisir de te revoir très vite sur un nouveau projet que je m’engage à soutenir.

Be seeing you

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Star Trek – Sans Limites… Un grand bond en arrière ?

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En sortant du multiplexe qui diffusait le dernier Star Trek en VO – mais en 3D dégueulasse, on peut pas tout avoir –, je ne savais pas sur quel pied danser. Il y avait tout un tas de choses sympathiques et il remportait haut la main la palme du blockbuster étasunien le moins couillon de l’été, mais quelque chose me dérangeait sans que j’arrive à mettre le doigt dessus. J’ai donc appliqué ce vieux principe inculqué par ma grand-mère et érigé depuis en prime directive : « Dors dessus, demain, il fera jour ». J’ai laissé décanté tout ça quelques temps et j’en ai profité pour revisionner Star Trek (2009) et Into Darkness (2013). Et là, paf. Ça m’est apparu comme une évidence : Sans Limites n’est clairement pas à la hauteur de ses prédécesseurs et s’élève à peine au dessus d’un Insurrection (1998). Car oui, ami jeune et/ou néo-trekkie, la vénérable franchise a eue une vie entre la série originelle et le reboot orchestré par J.J. Abrams : pas moins de quatre séries télé et demi1 et 10 films, situés à des époques différentes, certes, mais partageant un même univers science-fictionnel d’une richesse et d’une cohésion inégalées, pétri d’humanisme et progressiste en diable.

Chris "Kirk" Pine, Sofia Boutella et le regretté Anton "Chekov" Yelchin

Chris « Kirk » Pine, Sofia « Fallait bien un personnage de gentille extra-terrestre sexy » Boutella et le regretté Anton « Chekov » Yelchin

 

Ah, que ce fut compliqué d’aimer Star Trek dans les années 90 ! Aux États-Unis, déjà, c’était quelque chose, mais en France, je vous raconte pas. Enfin, pas maintenant, hein, mais j’y reviendrais un jour ou l’autre. Toujours est-il qu’aujourd’hui, 50 ans pile-poil après la diffusion du premier épisode concocté avec amour par Gene Roddenberry, l’engouement pour Star Trek n’a jamais été aussi grand, et ça, messieurs-dames, c’est à J.J. qu’on le doit ! Et il a du mérite, le bougre, vu l’état de la franchise après l’échec en salle de Star Trek – Némésis (2002) et l’annulation d’Enterprise au bout de quatre malheureuses petites saisons. Les tauliers de l’époque, Rick Berman et Brannon Braga, étaient aux manettes depuis les années 90 et n’ont pas su s’adapter au grand chambardement de la production télévisuelle des années 2000 ou aux attentes du grand-public. En revenant à la série originelle, Abrams a réussi à élargir son cœur de cible sans pour autant se mettre les fans hardcore à dos. Un sacré exploit ! Avec les deux premiers volets de ce reboot, il a posé les bases d’une ligne temporelle parallèle rétro-futuriste et en a établi le cahier des charges artistique ; avant de quitter le quadrant pour une galaxie lointaine, très lointaine, refourguant le bébé à l’un de ses plus proches collaborateurs, le scénariste Roberto Orci.

star-trek-into-darkness1Seulement, le garçon n’a ni le prestige, ni les épaules de son prédécesseur et il se fait gentiment écarter par la Paramount. La date de sortie étant planifiée depuis longtemps, le studio s’empresse de commander un nouveau scénario au duo Doug Jung / Simon Pegg (l’interprête de Scotty, qui n’attendait que ça) et confie la réalisation à… Justin Lin, yes-man aux ordres à qui l’on doit les épisodes 3, 4, 5 et 6 de la franchise Fast & Furious. Pas de quoi rassurer votre serviteur, et pour la première fois depuis Star Trek – Generations (1994), je ne me suis pas précipité dans le multiplexe le plus proche le jour de sa sortie. Entendons-nous bien, je n’ai rien contre Simon Pegg, mais ce que je préfère chez lui, c’est Edgar Wright. En solo, je trouve son écriture laborieuse, peu explosive, et pour tout dire, un tantinet réac’. Celles et ceux qui se sont infligés Paul (2011) savent de quoi je parle. Et comme par hasard, c’est au niveau de l’écriture et de la narration que Star Trek – Sans Limites accuse le coup. On pense ce qu’on veut du gars Abrams, mais on ne peut pas lui enlever un talent certain pour le storytelling développé quand il chapeautait des séries comme Felicity, Alias (son grand œuvre) ou Fringe. Et pas la peine de ramener Lost sur le tapis, sa participation effective à ce grand bordel non-sensique a été des plus limitée. Blame Lindelof, guys ! Et c’est grâce à ses talents de conteur qu’il s’est mis le public dans la poche en 2009, construisant son récit autour du double-personnage de Spock (interprété par Zachary Quinto et par Leonard Nimoy), passeur idéal entre l’histoire que nous connaissions jusqu’ici et la nouvelle ligne temporelle, entre les trekkies orthodoxes et les newbies encore puceaux. Quatre ans plus tard, Into Darkness revisitait avec bonheur ce qui reste à ce jour le meilleur film de la franchise, La Colère de Khan (Nicholas Meyer, 1982). Prenant le contrepied de son modèle, Abrams va jouer sur la jeunesse de l’équipage et l’impétuosité de son capitaine. Alors qu’on l’imaginait déjà indéboulonnable de son cher USS Enterprise, il en perd le commandement après une mission où son sens si particulier de l’initiative n’a pas été du goût de ses supérieurs. Frustré et un tantinet aigri, il se retrouve au cœur d’une intrigue particulièrement sombre, le réalisateur n’hésitant pas à tisser des liens avec l’histoire récente des États-Unis. La Fédération est face à un choix cornélien : se militariser au dépend de ses idéaux de paix ou défendre ses valeurs et risquer l’anéantissement face aux belliqueux Klingons. Si le scénario n’était pas exempt de maladresses, la narration intense, la prestation de Benedict Cumberbatch (impérial en Khan 2.0) et des séquences dantesques comme l’affrontement sur Kronos font de cette suite une franche réussite. Sans parler d’une intertextualité poussée à son paroxysme qui va redéfinir entièrement les rapports entre les protagonistes, et ce sans jamais trahir l’origine canonique de ces liens. Un sacré tour de force.

Idriss Elba. Enfin, je crois...

Idriss Elba. Enfin, je crois…

Eh bien, toute cette finesse, toutes ces petites attentions qui faisaient le sel des deux volets précédents, Sans Limites s’assoit dessus sans vergogne. La fluidité de la narration explose en une multitude de séquences qui semblent avoir été conçues indépendamment les unes des autres et s’enchaînent difficilement, mettant en lumière les réécritures successives et l’interventionnisme du studio. Pire, le film s’ouvre sur un Kirk las qui briguerait bien un poste de bureaucrate, parce que bon, à son âge, hein, il faut penser à se ranger des voitures Putain, mais le gars, il n’a pas quarante balais ! Ça fait à peine trois ans qu’il arpente la galaxie, et on nous sort l’argument du « j’ai passé l’âge de ces conneries » ? Nom de nom, quand ce thème est abordé par la bande à Bill Shatner, les acteurs ont pris 14 ans dans les dents, et la lassitude, ils la portent sur leur tronche ! Et là, c’est pas l’équipage qui a un coup de mou, c’est le scénario ! Alors que Into Darkness nous avait laissé dans l’expectative d’un affrontement avec les Klingons, on a droit à une intrigue indépendante et pantouflarde, avec son twist périmé – Insurrection, quelqu’un ? – qui n’est pas bien compliqué à deviner, même s’il fiche en l’air la crédibilité de l’ensemble2. Les références à la ligne narrative originelle sont réduites à la portion congrue, ici un hommage discret à Nimoy3, là une photo de l’équipage première époque ; on essaye de se la jouer progressiste en faisant du personnage de Sulu un homosexuel – mais que c’est original4 ! Le plus rageant, c’est qu’au lieu d’en profiter pour carrément couper les ponts avec d’un passé encombrant et, au mépris du danger, avancer vers l’inconnu, on se retrouve devant ce qu’on appelle pudiquement un épisode de transition. Luxueux, certes, mais dispensable. On pouvait espérer mieux.

J.J. "The Boss" Abrams, entouré d'une bande de cosplayers. Oh, wait...

J.J. « The Boss » Abrams, entouré d’une bande de cosplayers. Oh, wait…

 

Soyons honnête, on est loin d’une catastrophe industrielle à la Suicide Squad, et le film se regarde avec beaucoup de plaisir : les deux séquences spatiales sont époustouflantes, l’humour fait mouche et les relations entre les trois personnages principaux (Kirk, Spock et McCoy) prennent enfin de l’épaisseur. Mais Abrams avait placé la barre de nos exigences un cran au dessus, et c’est terriblement frustrant de devoir se contenter de ça. Si vous voulez mon avis, il faut un véritable Showruner à la tête de la franchise, un type capable d’imposer sa vision des choses aux executives des studios dont on sent la main invisible derrière chaque imperfection de Sans Limites. Allez J.J., reviens s’il te plaît. Laisse donc les potes à Mickey se dépatouiller avec leurs suites moisies, on a vachement plus besoin de ton talent de ce côté-ci de la galaxie…

Star Trek Sans Limites (Star Trek Beyond), de Justin Lin, EU, 2016, 2h02, avec Chris Pine, Zachary Quinto, Karl Urban, Idriss Elba…

1 Le « demi », c’est la série animée qui connut deux saisons entre 1973 et 1974, avec (presque tout) le casting original au doublage. Les autres, après Star Trek, The Original Series (1966-1969), ce sont The Next Generation (1987-1994), Deep Space Nine (1993-1999), Voyager (1995-2001) et Enterprise (2001-2005)
2 Un indice : Eh mec, elle est où ma caisse ?
3 Leonard Nimoy est décédé en février 2015. Goodbye, old friend
4 Geoge « Oh Myyy ! » Takei, l’interprète originel de Sulu, a fait son coming-out public en 2005 et est très engagé au sein de la communauté LGBT. Si donner un rôle récurent à un acteur asiatique dans une série produite en plein conflit du Vietnam était progressiste, faire de son incarnation moderne un homosexuel est d’une balourdise sans nom. Et c’est pas le gars George qui me contredira !

Puisque vous avez été bien sage malgré mes nombreuses digressions, trois petites vidéo pour le prix d’une ! Dans l’ordre, le clip anniversaire, le teaser de Star Trek – Discovery, la nouvelle série prévue pour janvier mai 2017, et la bande annonce de For the Love of Spock, qu’on espère vite trouver dans les bacs de ce côté-ci de l’Atlantique. Et bon anniversaire, Star Trek !

 

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Lectrices, lecteurs,

Le comité de rédaction vous parle ! Voyant les réjouissances de fin d’année arriver à grands pas – et là je parle de cadeaux et de réveillons, hein, pas des élections régionales ou des vacances scolaires –, vous vous demandez sans doute ce que peut bien fiche votre dévoué Vidéophage, désespérément silencieux quant à la troisième livraison de son merveilleux et trop trop beau fanzine. Eh bien, vous allez rire, à l’heure d’aujourd’hui, il n’a pas rédigé le moindre commencement de début de chronique.
Bon, c’est quoi ces rires sous cape dans le fond de la salle ? Pardon… ? Comment ça, « On s’en doutait » ? Alors, déjà, c’est pas très gentil, et ensuite, j’ai une excuse en béton armé dans ma musette. Comment… ? Si j’écris un livre ? Ouais, j’aimerai bien, mais non. Un film ? Ah ah ah, très drôle ! Non, en fait, au delà d’une certaine paresse intellectuelle qui, avouez-le, fait partie de mon charme, des obligations professionnello-personnelles me sont tombées sur le coin de la figure il y a quelques temps et pour faire court, je suis charrette jusqu’en juin 2016. Ce qu’on appelle les impondérables de la vie, les aléas de l’existence, les « qu’il faut bien faire avec », vous voyez le genre. Bref, la prochaine livraison papier n’aura pas lieu avant début 2017, soit dans un peu plus d’un an.
Hmmm, je sens de la déception… Franchement, il n’y a pas de quoi parce que 1) ça ne veut pas dire que je lâche l’affaire : ce n°3, qui sera thématique, est déjà bien esquissé à défaut d’être rédigé, et j’y tiens beaucoup, et 2) je vais tâcher-moyen d’approvisionner le blog plus régulièrement, histoire de ne pas perdre la main – parce que figurez-vous que l’écriture, c’est pas comme le vélo… À venir donc, des petites chroniques de DVD/BD et de bouquins, et bien d’autres choses encore.

 Nuit Hallucinée

Quoi encore… Ah oui ! De nombreuses lectrices me demandent si y’a pas moyen de se rencontrer en vrai, IRL comme disent les jeunes d’aujourd’hui, histoire d’échanger sur des sujets aussi passionnant que « le cinéma de genre est-il soluble dans la consommation de masse capitalistique ramenée à la vitesse de la lumière au carré ? » ou « êtes-vous plutôt saumon cru ou nappes à carreaux ? » . Eh bien, c’est compliqué, surtout en cette période propice à l’hibernation intra-muros, une télécommande dans une main et une tasse de thé au jasmin fumante dans l’autre. Mais ça reste possible. Par exemple, je serai présent demain samedi sur Lyon à partir de 18h30 pour la quatrième Nuit Hallucinée des p’tits gars de Zonebis – retrouvez le programme des réjouissances ICI. Car oui, fidèles lecteurs, nous avons fini par nous rabibocher malgré les « événements » relatés dans le n°2. Et promis-juré, il y aura un compte-rendu exhaustif de cette édition sur le blog. Peut-être même avec des photos, si vous êtes sages.

Et comme chaque année, la troisième semaine de janvier sera Maudite ou ne sera pas ! Huitième édition de mon festoche préféré, chapeauté par Maîtrese Karel et ses petits lutins. Mon petit doigt me dit qu’il y sera fortement questions des années 80… C’est à Grenoble, évidement, la ville de tous les paradoxes (Capitale des Alpes et ville la plus plate de France, il fallait le faire, non?), et vous retrouverez la prog’ .

FMF

Allez, juste pour finir, après les actions souterraines du C.A.K.A., nous nous lançons avec l’ami François Cau dans un nouveau combat aussi essentiel que… euh, aussi essentiel, donc. Cette fois, attention les yeux, nous nous attaquons à rien moins que Promouvoir, l’association catholique un tout p’tit peu intégriste sur les bords qui n’a rien de mieux à fiche que de contester les décisions de la commission de censure. Après Saw 3D et Love, c’est La Vie d’Adèle qui se voit retirer son visa d’exploitation cette année. Eh bien, nous aussi, on n’a que ça à fiche, alors dans un élan liberticide au moins aussi réactionnaire que le leur, nous nous attaquons à Qu’est-ce que j’ai fait au bon dieu ? que nous souhaitons faire interdire aux moins de 18 ans (*). Vous trouverez le lien vers la pétition ICI, sachant qu’elle n’a absolument aucune chance d’aboutir vu que le délai légal pour déposer un recours est passé. Alors oui, je comprends que cette action vous laisse perplexe. L’ami François précise notre position , parce qu’au delà de l’absurdité assumée de la chose, il y a un putain de vrai ras-le-bol, et ils commencent sérieusement à nous casser les…

— « Mamie ? Tu lis par dessus mon épaule, maintenant ? Ah, c’est bien, tu as signé la pétition et… Pfff, oui, bon, d’accord, je corrige le dernier paragraphe… »

Donc, patati, patata… Oui, « (…) au delà de l’absurdité assumée de notre action, il y a un vrai ras-le-bol de voir le cinéma qui ose se faire systématiquement… empêcher d’exister par des associations de… Désolé mamie, je trouve pas de mot correct, là…

Allez les enfants, faut qu’j’y vais. Des bises, à très vite.

Le Vidéophage

(*) Frédérique Bel, si vous lisez ce post ou si vous tombez sur notre pétition Internétique, sachez que François Cau est à l’origine du projet. J’étais contre, dès le départ, mais il m’a obligé. Et sachez également que je suis fou d’amour pour vous depuis Changement d’adresse.

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Les Vacances du Vidéophage / Épisode 2

bandeau-vacances

Où vous apprendrez pourquoi les associations de projectionnistes finissent immanquablement au fond de la cuvette des toilettes…

Mardi, 3h15 du matin. Alors qu’à l’autre bout du couloir sa grand-mère ronfle à en faire trembler les murs, le Vidéophage sort tant bien que mal de sous sa couette, les yeux tout collés de sommeil et, pour tout dire, pas vraiment en face des trous. Après un passage obligé par la cuisine pour se préparer un café, il allume son ordinateur portable et se cale au fond du canapé du salon. À la demie pile, il lance la visio-conférence via un logiciel ultra-sécurisé réputé inviolable, même par la NSA. Sur les trois autres participants, seule Lisa est déjà connectée.

Lisa, consœur Morvandelle

Lisa, consœur Morvandelle

 

« Salut le Morvan! Ben merde, t’en tires une tronche, Lisa (voir photo).
Pire que la tienne, tu veux dire ? Tu peux me rappeler pourquoi on se réunit à trois plombes du mat’, déjà ?
Ben, c’est à cause du décalage horaire. Je te rappelle que Loïc est à l’étranger et que… »
Une voix grave et rappeuse comme du papier de verre les interrompt. Sur l’écran de l’ordinateur, le visage de François apparaît :
« À l’étranger ?! Mais il est en Ardèche, le gars Loïc !
T’es sûr ? Il a pas dit qu’il partait en Autriche ? Il a pas parlé d’animaux sauvages, d’autochtones acariâtres et de plantes bizarres ?
Il a parlé de sangliers, de soixante-huitards intégristes et de châtaigniers. Et quand bien même, y’a pas de décalage horaire avec l’Autriche… »
L’intéressé entre à son tour dans la conversation. L’écran le montre un biberon dans une main, une choppe de bière dans l’autre.
« Ah, vous êtes tous là !
Et il a l’air surpris, en plus ! s’agace François. Espèce de… »
Sentant que ça risque de dégénérer, le Vidéophage intervient.
« Bon les gars, je déclare…
Aheum…
Au temps pour moi, Lisa. Bon, alors camarades, je déclare cette session de l’Association des Projectionnistes Furieux officiellement ouverte ! À l’ordre du jour…
L’ Association des Projectionnistes Furieux ? L’APF ? T’es sûr ?
Euh, oui Loïc (voir photo). Tu te rappelles, on a validé le nom la semaine dernière….
Parce que APF, c’est déjà pris. Enfin, j’dis ça, j’dis rien.

Loïc, confrère ardéchois (ou autrichiens)

Loïc, confrère Ardéchois (ou Autrichien, je sais plus trop)

 

Ouais, intervient François, ben tu dis rien alors. On a suffisamment galéré pour se mettre d’accord. Donc l’ordre du jour, c’est… ?
Euh… François, c’est normal qu’il y ait un type ligoté et bâillonné qui gigote en couinant derrière toi… ? Mais merde, on dirait…
C’est rien, c’est rien, vous inquiétez-pas. C’est un comique que j’ai récupéré au dernier festival de l’Alpe d’Huez… Je sais pas ce qu’il a en ce moment, il est un peu pénible… TU VAS TE CALMER UN PEU, GAD ? Tu vois pas que je bosse ?!!!
(…) D’accord… Reprenons. Il s’agit de proposer un nom pour le collectif anti-Vous-savez-qui. »
Les trois autres soupirent dans un mouvement d’ensemble parfait.
« Oui, je sais, c’est pas hyper palpitant, mais faut le faire. Je vous rappelle qu’on n’est pas tout seuls dans cette histoire. Les collègues de la Brigade d’Intervention Musicologique, du Comité de Lutte pour l’Intégrité Textile et Ornementale et de la Confédération Contre les Coupes de Cheveux à la Con comptent sur nous.
(…) Tu veux dire la BIM, le CLITO et la CCCCC ? Je rêve !
C’est pas le CCCCG maintenant ? Comité Contre les Coupes de Cheveux Grotesques, ou quelque chose comme ça ?
J’sais pas où ils en sont avec ça, Loïc. C’est en discussion. Du coup, on va commencer par ta proposition. C’était quoi déjà… ?
Je propose : la Section Carrément Anti Celui Qui Ne Doit Pas Être Nommé
Ce qui nous donne… Le SCACQNDPEN. Alors, j’ai envie de dire pourquoi pas, hein, mais en fait, non. Déjà, c’est un peu chargé et en plus, j’aime pas trop la fin. François ?
Moi, j’ai Comité Anti Celui Qui Ne Doit Pas Être Nommé. C’est plus concis. Ça fait CACQNDPEN.
Mouais. C’est toujours un poil long, et j’aime pas trop la fin… Lisa ?
Et si on arrêtait un peu de se la jouer Harry Potter, les gars ? J’veux dire, si on signe un manifeste contre l’autre mou-du-bulbe, mais qu’on a peur de prononcer son nom, on n’est pas hyper crédible, vous ne trouvez-pas ? Il est temps d’affronter nos démons une bonne fois pour toute…
Allez, ouais ! Du coup, avec la proposition de François (voir photo), ça donnerait le Comité Anti-Kev Adams. Le CAKA.
(…) Au moins, on est raccord avec les collègues sur ce coup-là…

François, confrère Huizat

François, confrère Huizat à temps partiel

 

Ah, Kev Adams. Tu n’as pas idée à quel point je te déteste. Enfin, si, vu l’intensité de ma haine, tu dois avoir les oreilles qui sifflent pendant tes ablutions matinales, lorsque tu étales avec application les trois pots de gel qui donnent à ta chevelure d’adolescent attardé son allure inimitable. Mais qu’a bien pu faire la jeunesse de France pour te mériter, hein ? Bon, d’accord, elle n’a jamais été futée, la jeunesse de France. Quand j’étais minot, rien ne valait un bon vieux Terrence Hill et Bud Spencer, et à les revoir aujourd’hui… Ben, je fais en sorte de ne pas les revoir, c’est mieux. N’empêche que cette année, c’est toi le roi incontestable du box office franchouillard, et ça me désespère. Après nous avoir infligé la suite des Profs, adaptation foireuse et véhicule royal pour ta petite personne, tu remets le couvert à peine quelques mois plus tard avec ces affligeantes Nouvelles aventures d’Aladin. Et après PEF, tu ajoutes à ton tableau de chasse un autre Robins des Bois, Jean-Paul Rouve alias « le traître » (et pas seulement parce qu’il incarne le fourbe du scénario) et ce pauvre vieux Michel Blanc qui, au risque de surprendre les plus jeunes d’entre vous, a failli être quelqu’un de bien avant de lâcher l’affaire à l’approche de la carte vermeille 1.

Alors oui, je sais, c’est un peu facile de pratiquer le « Kev Bashing » vu le degré zéro de ce qu’il propose en terme de cinéma. Et puis, grâce aux innovations technologiques qui nous permettent de cumuler les fonctions d’opérateur, de caissier, de confiseur et occasionnellement de dame pipi, cela fait belle lurette que les projectionnistes ne sont plus obligés de se taper les films en cabine 2. Sur quinze jours, j’en ai vu quoi ? Dix minutes à tout casser ? Non, là où ça ne passe pas, c’est qu’il chante. Très mal, très fort, et plusieurs fois par film. Et dans un petit cinéma à l’isolation acoustique déplorable, ça a vite fait de se transformer en torture. À manquer de vous faire une cheville en avalant quatre à quatre les marches qui mènent à la cabine pour couper le son, histoire de vous épargner ses audacieux « Fuck le Vizir » en ramassant le pop-corn écrasé dans la salle. À vous réveiller avec cette putain de chanson dans la tête après une semaine de programmation, et à ne pas pouvoir vous en débarrasser. À traverser le couloir à toute berzingue au risque de renverser vos nouilles chinoises bouillantes en fredonnant Libérée, Délivrée, parce que, timing démoniaque oblige, il fallait que  votre pause casse-croûte tombe pile-poil au moment où il chante ; oui, chère lectrice, cher lecteur, aussi étonnant que cela puisse paraître, l’impitoyable rengaine de La Reine des Neiges est moins pire que Le Prince Aladin !

Alors, de deux choses l’une : soit la Sécurité Sociale reconnaît ces horreurs chantées comme maladie professionnelle, soit je me défonce les tympans à coup de stylo bille. Quant à toi, mon cher Kev, est-ce que tu pourrais avoir l’amabilité de bien vouloir fermer ta grande gueule ? D’avance, merci.

(À SUIVRE…)

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Eh bien, pas moi !

 

1 À l’époque de l’excellent Grosse Fatigue, il répondit avec malice aux journalistes qui évoquaient la l’éventualité d’un Bronzés 3 : « Pour quoi faire ? Les Bronzés ont le cancer ? ». Comme dirait l’autre, y’a que les imbéciles qui changent pas d’avis.

2 Tous ? Non, malheureusement. Les confrères qui officient sur les séances en plein air sont, hélas, obligés de se taper les films qu’ils projettent en intégralité. Ayant commencé ma carrière en tant que projectionniste itinérant, je compatis…

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